Plongeon dans le quotidien de la presse syrienne libre (2)

 Cet article est le second d’une série de trois sur l’impression et la distribution des nouveaux journaux citoyens syriens. Après s’être concentré sur les difficultés liées à l’impression de journaux dans le premier article (disponible ici), nous abordons la distribution des journaux.

 Cet article est le second d’une série de trois sur l’impression et la distribution des nouveaux journaux citoyens syriens. Après s’être concentré sur les difficultés liées à l’impression de journaux dans le premier article (disponible ici), nous abordons la distribution des journaux.

Cette série est tirée d’une longue interview que Fadi, chef de projet « presse » chez SMART, a accordé en exclusivité au blog Médiapart « Paroles Syriennes ». Vous pouvez retrouver plus d'information sur ASML sur http://medialibre.fr.

ASML travaille en collaboration avec le groupe SMART dans la mise en place de projet médias en Syrie. Dans ce cadre, SMART imprime chaque semaine un ensemble de 11 journaux à 6000 exemplaires et les distribue dans la quasi-totalité des régions libérées

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Dans le précédent article, Fadi exposait pourquoi et comment son équipe imprime des journaux alternatifs en Syrie, et ce, malgré le manque d’équipement, les coupures d’électricité et les bombardements. Une fois les journaux imprimés, ce n’est cependant que la moitié du chemin qui a été parcourue. Et la moitié la plus facile. Du centre d’impression localisé dans la région d’Idleb, Fadi et son équipe « SMART », organisent chaque semaine le transport des journaux dans les régions de Homs, Hama, Idleb et Alep, où ils seront alors distribués à la population locale.

Armés d’optimisme, de rigueur et d’une haute exigence professionnelle, ils contribuent peu à peu à la structuration d’une industrie médiatique alternative et indépendante. Il s’attèlent à faire ce  que de nombreux observateurs considèrent comme impossible : mettre en place des projets d’envergure nationale pour la liberté de la presse, et donc de la démocratie, dans un contexte de guerre.

LE TRANSPORT DES JOURNAUX, UNE MISSION À HAUTS RISQUES

Voiture utilisée lors du transport des journaux Voiture utilisée lors du transport des journaux
Pour que les journaux puissent être distribués à la population locale sur une grande partie du territoire, il faut que les centres locaux de distribution
reçoivent les exemplaires chaque semaine systématiquement. La régularité du transport est l’élément clé et le plus difficile à réaliser.

Il est très difficile de se déplacer dans les « territoires libérés ». Ces régions sont loin de former un territoire unique et pacifié. La Syrie « libre » est composée d’une mosaïque de territoires fragmentés, morcelés par des checkpoints, des bases militaires, et des carrefours où sont postés des snipers du régime. Et puisque la Syrie est en guerre, la carte est mouvante. Les difficultés de déplacement ne sont donc pas toujours identiques ou toujours localisées aux mêmes endroits. Elles peuvent même varier d’une heure à l’autre. Fadi explique,

Transporteur Transporteur
« L’autoroute est le plus souvent impraticable. Même en territoires libérés elle est le plus souvent contrôlée par l’armée régulière ou à porté de snipers. On doit donc passer par les petites routes à travers la montagne, ou par le désert. » En effet, pour un trajet entre Alep et Raqqah, deux villes théoriquement distantes de 213 kilomètres par route, seulement un tiers du chemin se fait par autoroute. « Le reste de la route passe à proximité d’aéroport ou de bases militaires. Il est donc absolument impossible de l’utiliser. » Il est ainsi fréquent de devoir faire de longs détours pour éviter une zone à risque. Fadi, se rappelle « un jour je me trouvais dans le gouvernorat d’Alep et je voulais me rendre à un endroit seulement distant de 20 kilomètres. La route principale passait cependant à quelques dizaines de mètres d’une base aérienne. J’ai dû faire un détour qui m’a pris 5 heures. »  Et parfois, le détour n’est pas une option et il faut forcer le passage. « Quand on n’a pas d’autres choix que de passer, il vaut mieux généralement attendre la nuit. Tous feux éteints, on roule alors soit très lentement, pour être silencieux, soit le plus vite possible afin d‘être hors de porté rapidement. »


DES ITINÉRAIRES DE TRANSPORT LONGUEMENT ÉTUDIÉS EN AMONT

 Afin de s’assurer que les journaux arrivent systématiquement dans toutes les régions, il a fallu rationaliser les déplacements. Les trajets du centre d’impression au sept centres locaux de distribution ont été divisés en « tronçons ». Pour chaque tronçon Fadi a déterminé par avance un itinéraire principal, ainsi que plusieurs itinéraires de secours. Si le transporteur ne peut pas emprunter le trajet prévu, il a a plusieurs chemins alternatifs à disposition pour chaque portion du trajet.

Chahut lors de la distribution du magazine pour enfants: "Zayton wa Zaytona" Chahut lors de la distribution du magazine pour enfants: "Zayton wa Zaytona"
Déterminer les différents itinéraires principaux et alternatifs a nécessité un long travail de préparation en amont. Le secret pour réussir à se déplacer, en dépit des efforts du régime pour entraver les déplacements, est de travailler main dans la main avec les habitants et militants locaux dans chaque région. En effet, après deux et demi de crise la société civile syrienne est experte en clandestinité.  Dans chaque village, il y a des journalistes citoyens, ainsi que des militants qui voyagent en permanence pour acheminer l’aide humanitaire. Ces derniers sont désormais très aguerris et connaissent la région comme leur poche. Ils savent localiser les snipers, et connaissent souvent les procédés les plus adaptés pour les éviter. « C’est en travaillant avec eux et en les accompagnant qu’on a pu déterminer les itinéraires les plus sûrs pour chaque tronçon de trajets, entre le centre d’impression des journaux, et les sept centres de distributions locaux répartis dans les territoires libérés. » Fadi, accompagné de son bras droit, sont allés emprunter eux-mêmes  chaque itinéraire avant de les transmettre aux transporteurs. « Pour la confiance et le moral de l’équipe, il est indispensable que le coordinateur ai lui-même pris les risques qu’il demande à son équipe de prendre. De plus connaître avec précision le terrain me permet de régir plus efficacement en cas de problème d’un transporteur durant son trajet. »

En effet, malgré toutes les précautions en amont, il n’y a jamais de « risque zéro. » Et encore moins en Syrie. En conséquence,  des points de ralliement ont également été prévus tout au long du trajet. En cas de situation critique, le transporteur sait où se rendre pour recevoir du soutien logistique ainsi qu’une assistance médicale.

 

LA DISTRIBUTION: RÔLE CRUCIAL DES FIGURES LOCALES

Exemple de point de distribution: l'épicerie Exemple de point de distribution: l'épicerie
Une fois que les transporteurs ont réussi à acheminer les journaux imprimés dans les régions, d’autres personnes prennent le relais. « Nous avons un centre média dans chacune des sept régions où nous distribuons les journaux. » Une équipe de distributeurs prend alors le relais et reparti les journaux entre les différents lieux où ils seront distribués aux gens. « Avant la crise la presse sous ordre était  disponible dans les kiosques et marchands de journaux. C’était pratique, mais ces endroits n’existent plus. » Fadi compte donc sur les habitants locaux, les commerçants et autre organisations locales partenaires pour la distribution. « On recherche des personnes ou association qui ont un local et qui jouent un rôle central dans leurs communautés respectives. » Fadi et son équipe ont ainsi recréé des kiosques locaux et gratuits. « On alloue un certain nombre d’exemplaires à certaines épiceries, aux centre médiatiques, hôpitaux de fortune, écoles, locaux des syndicats de professeurs, universités, comités de coordination locaux etc. » Dans ces lieux, chacun peut venir chercher un exemplaire gratuit du journal de son choix.

 

Exemple de point de distribution: le barbier Exemple de point de distribution: le barbier
« On s’appuie beaucoup sur les intellectuels comme les médecins et les professeurs. Eux connaissent l’importance de l’accès gratuit à l’information. On s’appuie sur leur influence locale pour faire en sorte que ces journaux bénéficient au plus grand nombre. »

Et afin que les risques encourus depuis l’impression des journaux jusqu’à leur distribution aux quatre coins de la Syrie puissent contribuer à la consolidation d’une culture de la liberté d’opinion et de la tolérance en Syrie.

  Article rédigé par Armand Hurault

 

 

 

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