Plongeon dans le quotidien de la presse syrienne libre (1)


 ASML travaille en collaboration avec le groupe SMART dans la mise en place de projet médias en Syrie. Dans ce cadre, SMART imprime chaque semaine un ensemble de 11 journaux à 6000 exemplaires et les distribue dans la quasi-totalité des régions libérées. 

Cet article est le premier d’une série de trois sur l’impression et la distribution des nouveaux journaux citoyens syriens. Cette série est tirée d’une longue interview que Fadi, chef de projet « presse » chez SMART, a accordé en exclusivité au blog Médiapart « Paroles Syriennes ». Vous pouvez rertrouver plus d'information sur ASML sur http://medialibre.fr.

 

 

« Tenir dans mes mains un journal syrien, qui ne soit pas rempli de flatteries ineptes du président ou de son père ! Voilà ce qu’a été mon rêve pendant de nombreuses années. » C’est par ses mots que Fadi plante le décors et résume l’origine de son engagement en faveur d’une presse libre en Syrie.

 

 LA FIN DE LA PRESSE SOUS ORDRE

Gouvernée par la famille Assad depuis 1970 et sous la coupe du parti unique : le parti Baath, la Syrie n’a connu que des médias aux ordres pendant des décennies. Une censure omniprésente et des lois liberticides ont toujours brimé le développement d’une presse de qualité. Ce n’était pourtant pas faute de talents et de bonne volonté, comme le prouve le dynamisme de la nouvelle presse qui s’est développée à partir du début du soulèvement de 2011.


Jeune femme syrienne Jeune femme syrienne
La censure et l’autocensure étant des caractéristiques majeurs de l’ancien régime, de nombreuses énergies militantes se sont engagées dans le combat pour la liberté de l’information et d’expression à partir de 2011. Des pages Facebook du début, cette soif d’informer s’est peu à peu structurée, puis professionnalisée. On observe une ébullition autour des nouveaux médias. D’après une étude réalisée par ASML au printemps 2013, plus d’une centaine de journaux, magazines ou bulletins d’information locaux ont été créés depuis début l’année 2011. Certains sont professionnels, d’autres plus amateurs. Certains nationaux, d’autres plus locaux. Parmi ces journaux et magazines on trouve de tout: des publications politiques, d’autres culturelles, des journaux d’investigation, des magazines pour enfants, des magazine féminins, et même un magazine gay.

 Pourtant, si ces publications rencontrent toute sorte de difficultés pour durer, publier leur numéros à temps, et trouver des financements, ils partagent tous un défi encore plus important: être lu par la population.

 

 

L'IMPRESSION: UN DÉFI MAJEUR

 

Centre d'impression de SMART Centre d'impression de SMART

La grande majorité des nouveaux journaux est encore publiée en ligne et diffusée sur internet et les réseaux sociaux. C’est un procédé populaire car simple et peu couteux. Pourtant, la quasi-totalité de la population syrienne vivant à l’intérieur n’a accès ni à Internet, ni même à l’électricité le plus souvent. Réussir à imprimer et distribuer les journaux sur papier est donc un défi majeur. Pour le développement des journaux, mais aussi et surtout pour la population et le futur du pays.

 

En effet, à mesure que la crise s’aggrave et que le désespoir s’accroit, la population syrienne semble de plus en plus réceptive aux discours de haine et d’intolérance propagés par les groupuscules djihadistes de la nébuleuse Al-Qaeda. Le respect mutuel, la tolérance ethnique, religieuse et l’ouverture à l’autre, valeurs centrales de la société syrienne pendant des siècles, semblent aujourd’hui s’effriter. Pour Fadi, ce sont ces valeurs qu’il faut réaffirmer. Il raconte: « Nous imprimons des journaux très différents les uns des autres.

Ils diffèrent par leurs régions d’origine, leurs centres d’intérêts, leurs points de vue politiques et leurs rapports à la religion. Mais ils sont tous unis sur une poignée de valeurs centrales : la démocratie, la liberté d’expression, la non-violence et la tolérance ethnique et religieuse. C’est cela que l’on veut promouvoir : la tolérance dans le pluralisme. » Fadi Poursuit : « nous sommes persuadés que c’est la meilleure façon de lutter contre le développement de sympathies envers la pensée Djihadiste. Les médias sont la clé afin que la pensée unique baathiste ne soit pas remplacée par une pensée unique sectaire, intolérante et guerrière. »  

Mais cela est plus à facile à dire qu’à réaliser. L’impression par exemple coûte cher. Aucun journal n’a donc les capacités d’imprimer en grand nombre. Il faut donc mutualiser les ressources pour réduire les coûts. Ce constat est à l’origine du projet de SMART, qui soutient les journaux en prenant en charge à titre gracieux leur impression et la distribution de leur numéros.

 

ÉNERGIE, ENCRE PAPIER, BOMBARDEMENTS: DES DIFFICULTÉS SANS FIN



Sources d'énergie alternatives utilisées par SMART Sources d'énergie alternatives utilisées par SMART
Les obstacles sont pourtant très nombreux. Tout d’abord, il n’y a souvent pas d’électricité. Dans le nord, où le centre d’impression est localisé, il y a peut être 30 minutes par jour », décrit Fadi. « On ne peut donc pas compter dessus. Il faut avoir les moyens de s’en passer. » Il précise : « On a installé des groups électrogènes, mais aussi des panneaux solaires et de petites éoliennes qui chargent des batteries durant la journée, et qu’on utilise la nuit. On a également des stocks d’essence pour faire marcher les groupes électrogènes. La continuité de l’impression requière une indépendance complète des sources d’énergie publique. »

La deuxième difficulté est de faire parvenir les versions numériques des journaux au centre d’impression. En effet, pour des raisons de sécurité
la 
plupart des chefs d’édition des journaux travaillent en dehors de la Syrie. Le centre d’impression est à l’intérieur, et l’Internet est coupé. « Chaque numéro est envoyé au centre par connexion satellitaire. On a équipé le centre avec un modem internet satellitaires ce qui nous permet de nous passer de l’Internet national. »

 

 

Une autre difficulté est bien sûr d’obtenir l’encre et le papier. Pour cela aucune solution permanente n’existe. « Quand on a commencé le projet, en mai, nous avons écumé les zones libérées pour trouver papier et encre. C’était assez rare, mais on en a trouvé. Et on a acheté tout ce qu’on a trouvé », sourit Fadi. « Le revers de la médaille est qu’il faut désormais aller dans les régions contrôlées par le régime pour en obtenir. » Les mains sur les hanches, Fadi dit cela d’un air détaché. Pourtant, il suffit de se rappeler que les journalistes et « militants médias » sont des cibles prioritaires pour le régime, pour appréhender l’étendue du risque qu’il prend en faisant cela.

 

Équipe d'impression au travail Équipe d'impression au travail
Pourtant, malgré cela, Fadi estime que les risques les plus importants n’ont rien à voir avec le projet lui-même. Ils sont les mêmes pour l’ensemble de la population. Ce sont les bombardements quotidiens. Ce qui est communément désignée dans la presse comme des « zones libérées » en Syrie, n’ont de libérées que le nom. Zones que l’armée régulière a évacuée, celle-ci y maintien un état de guerre permanent en bombardant la zone. La ville dans laquelle SMART imprime se situe en zone « libérée ». Elle est pourtant localisée à mois de 15 kilomètres d’une base aérienne de l’armée. Chaque jour ce sont des roquettes et missiles qui tombent sur la ville. La ville a également droit à la visite d’avions de chasse MIG et d’hélicoptères qui mitraillent la ville, ou lâchent des barils de dynamite. « Pour protéger l’équipe, maintenir la continuité de notre travail et de l’impression, et garantir le respect des délais de livraison aux distributeurs, nous avons pris toute une série de mesures. » Fadi énumère: « Tout d’abord nos locaux sont toujours situés en sous-sol. De plus, la base militaire étant située à l’ouest de notre ville, nous travaillons uniquement dans les pièces orientées à l’est. Enfin, les bombardements sont plus fréquents durant le jour. Notre équipe travaille donc uniquement de nuit et quitte la ville le matin.» Ces précautions, on s’en doute, ne permettent pas toujours d’éviter les drames. Ni bien sûr de retarder l’impression et causer des retards dans la livraison. « L’objectif est de réduire les risques au minimum », tempère Fadi. « Bien sûr, on ne peut pas tout contrôler : le pays est en guerre. » Mais toute l’équipe semble persuadée que le jeu en vaut la chandelle.

 

Fadi conclut « Tout le monde dans l’équipe est volontaire. Ils sont indemnisés mais ils ne travaillent pas pour l’argent. Ils croient en ce qu'ils font. Ils se battent pour un avenir meilleur. Ils ne veulent pas que la Syrie redevienne une dictature, mais ne veulent pas plus d’un califat djihadiste. »

Et si cette troisième voie passait par la presse ?

 

Combattant rebel Combattant rebel

 

Armand Hurault

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