Les chroniques détonantes de Abd al-Wahhâb Mallâ (2) Le "Tashwîl"

Cet article est le second de Simon Dubois, doctorant à l’IREMAM sur le champ culturel syrien depuis la révolte de Deraa en 2011, sur le désormais célèbre Aleppin, humoriste et chroniqueur de la vie politique syrienne, Abd al-Wahhâb Mallâ.

Juste avant de se faire enlever le 8 novembre 2013, il avait  fait un épisode de sa série télévisée « révolution trois étoiles » sur la généralisation des pratiques de l’enlèvement.

L’enlèvement de Abd al-Wahhâb[1] s’inscrit dans le cadre de la pratique, trop régulière dans certaines régions libérées, du « tashwîl ». Ce mot typiquement aleppin désigne le fait d'« enlever » dans tous les sens du terme, que ce soit des objets ou des personnes. Il désigne, dans le contexte actuel, le vol ou le pillage de marchandises mais également des maisons, des voitures ainsi que la séquestration. Ces pratiques sont le résultat à la fois du chaos qui règne en Syrie suite à bientôt trois années de conflit ; et de volontés délibérées, notamment du pouvoir en place, de terroriser la population afin de freiner l’auto-organisation locale. Un épisode entier de l’émission télévisée « une révolution 3 étoiles » aborde ce phénomène et ses différentes formes[2].

 

Abd Al Wahha Al Mulla, Révolution 3 étoiles, épisode sur le pratiques de l'enlèvement © Armand Medialibre

 

La chanson introductive, imitation drôle et réussie des chants traditionnels durant lesquels le chanteur se place à la limite de l’extase pour transporter son public... reprend un slogan humoristique de la révolution :

 (Minutage de la vidéo 01:32) Shawwel [« enlève » : impératif du verbe du « tashwîl »] mon amour shawwel… Bashar en a encore pour un bout de temps [avant d’être démis du pouvoir] shawwel… shawwel une machine à laver, une voiture, un compteur électrique [s'ensuit une énumération de tous les biens potentiellement pillables jusqu'au tapis…]

C’est avec lucidité et une certaine ironie du sort qu’il dit :

(2:28) Après cet épisode, si j’apparais à nouveau dans un autre, c’est qu’il y a encore du bien (de l'espoir) dans le pays. Et si je ne réapparais pas ça veut dire… « La mission d’un prophète ne consiste qu’à transmettre le message en toute clarté » [verset 19 de la sourate de l’araignée ; à comprendre « les choses seront claires »]  

Après une tentative d'historique et d’étymologie du mot, Abd al-Wahhâb nous montre une vidéo ancienne d'un individu ayant subi un des cas de « tashwîl » :

(4:17) Parce qu’ils ont insulté sa sœur devant lui et qu’il n’a pas réussi à se taire... c’est la réponse tu vois. Ils veulent nous éduquer et éduquer le peuple comme ça. [Il s’adresse à la victime du tashwîl]Montre ton visage.

(4:30) Cette vidéo que je possède personnellement, je vous la raconte en vitesse. Donc ce type, il y a une katibeh [bataillon de combattants anti-régime] qui vient et qui insulte sa sœur. Il a pas supporté, son sang n’a fait qu’un tour, il leur a dit : « vous comprenez mal la révolution ! C'est pas possible de parler comme ça. Nous on est sorti faire une révolution pour la liberté, la dignité ». Ils lui ont répondu : « Stop pas un mot de plus ! Mettez-le dans un shwâl [sorte de sac en jute pour le grain, évoqué précédemment comme possible étymologie pour « tashwîl »] ». Ils l’ont mis dans un « shwâl » et ils l’ont emmené. Quand le citoyen est mis dans un « shwâl » ça ne veut pas dire « emprisonnement ». Nan ! Ça veut dire qu’il va maudire les ancêtres de ses ancêtres [de lui avoir permis d’exister, tellement il va se faire frapper]. Le type s’est fait tabasser pendant 6 heures jusqu'à ce qu’on puisse le sortir de là...

A la suite de cet exemple concret, Abd al-Wahhâb énumère les différents types de « tashwîl » :

_ « Le tirage d’oreille » : les services de sécurité étatiques ou les miliciens pro-régimes capturent des personnes dans les zones « libérées ou occupées » pour lui « tirer les oreilles », c'est-à-dire un passage à tabac en règle. Les personnes enlevées sont ensuite relâchées. Il fait remarquer que certains médecins qu'il connait ont souffert de cette pratique.

_ « Le règlement de compte » : la situation permet de régler ses différends avec d’autres individus. Cela peut aller de coups au meurtre.

_ « Le tashwîl politique international » :

(6:37) Vous pensez que je vous raconte des histoires hollywoodiennes ? Non, c’est vraiment des histoires réelles. C’est le fait de services de renseignements très puissants [à un niveau international] qui enlèvent des individus afin de bâtir autour d’eux une cause et [orienter] l’opinion générale, comme ce qui s’est passé avec les deux évêques qui se sont fait enlever à Alep. Personne n’a d’intérêt à pratiquer ce genre de choses sauf s’il en tire profit. Lorsque ces personnes vont être libérées, s’ils le sont ! Et que Dieu les libère, lorsqu’ils vont sortir, les gens vont se figurer toutes les personnes qui ont pu faire ça sauf celles qui y ont un intérêt. [… Il explique que personne ne comprend pourquoi on a enlevé ces deux évêques] (7:40) Tout ce qu’on sait c’est que ces victimes qui ont été enlevées, leur famille va prendre fait et cause pour eux et se vengera de la personne [qui forcément ne sera pas le vrai coupable] qui les a enlevés. Ça a besoin de plus d’explications ou c’est compris ?

_ « Le pseudo-tashwîl aléatoire à l’ancienne » : c’est une pratique courante et délibérée du pouvoir qui consiste à libérer les criminels pour qu’ils volent, détruisent, saccagent, ce qui provoque un sentiment d’insécurité chez les citoyens les amenant à regretter le passé et à accabler la révolution.

_ « Le tashwîl sous couvert révolutionnaire » : forme d’impôt révolutionnaire prélevé sur tout ce qui est disponible par certaines katibeh qui le justifient, dans l’exemple que donne Abd al-Wahhâb, par l’absence de gratitude de la population.

_ « Le tashwîl d’enrichissement »

 (10:24) J’étais sur le balcon et là je vois un groupe qui vient, l’histoire sur passe sur la route de al-Bab à Alep, et qui bloque la rue d’un bout à l’autre, une doshka [pickup avec mitrailleuse embarquée] de chaque côté et l’équipe au milieu. J’étais en train de les regarder en me demandant ce qu’ils font ceux-là. Et là voilà pas qu’ils ouvrent la trappe d’accès, ils descendent et se mettent à tirer les câbles du téléphone. Cette équipe avait fait tourner ses méninges [pour arriver à la conclusion que] les téléphones fixes pendant une révolution vraiment on n'en a pas besoin ! Et que donc si on prend les câbles et on vend le cuivre ça fera quelques sous. Sans les gens du quartier, et moi je les ai fait bouger en commençant à brailler et à crier… Le temps que je descende en bas avec d’autres jeunes, l’équipe avait filé. Pourquoi ? Parce qu’ils ont vu que les habitants du quartier n’étaient pas impressionnés et qu’ils n’avaient pas peur des fusils.

_ « Le tashwîl des voitures » : très à la mode selon Abd al-Wahhâb à tel point que certains préfèrent garer leurs voitures dans des quartiers « occupés » [par l’armée régulière] !

 (11:41) Eh patate [s’adresse au combattant] ! Qu’est ce que ça veut dire ? Le jihad ne se fait plus qu’en Hummer, en BMW et en Audi ? Ça ne peut pas se faire en pétrolette et en Suzuki [camionnette] ?

Et nous [non-combattants] on continue à se demander quand est-ce que Dieu nous rendra victorieux [de cette pratique notamment]. [Il imite les incantations et lamentations populaires]. Mais c’est quelque chose qui nécessite du travail [terrestre] mon frère !

Les interviews montrent la crainte des citoyens de parler de ce sujet. Pendant les premières secondes de la vidéo ont peut entendre l’étonnement feint à la question « qu'est-ce que signifie tashwîl » ; il y a en même un qui répond qu’il n’y a pas de tashwîl à Alep ! Il n’est donc pas étonnant qu’aucune des personnes interrogées ne reconnaisse avoir subi de tashwîl bien que la majorité soit des commerçants et donc propriétaires de biens. La question : « Que ferez-vous si vous êtes confrontés au tashwîl ? » est celle qui embarrasse le plus ! Abd al-Wahhâb réagit à ce propos :

(14:00) Aujourd’hui les interviews c’est quelque chose digne de la [grande] Littérature… Je respecte l’effort de Abu Mus’ab et les jeunes qui ont fait les interviews parce que c’est quelque chose de pro ! Le souci du citoyen est clair ! Mais mon frère concitoyen jusqu’à quand tu vas avoir peur face à la caméra ? Jusqu'à quand tu vas continuer à calculer : le régime va revenir ici, et aussitôt revenu il va s’assoir et éplucher les enregistrements des chaines TV. Chaque personne filmée pschitt [sera arrêtée]… N’aie pas peur ! [… il décrit le citoyen syrien comme quelqu’un qui craint tout] (14:52) La mode de « on te claque et tu tends l’autre joue » c’est fini [réaction obligée du temps de la dictature, en l'absence d'État de droit] Je te jure mon concitoyen tu vas te faire piler comme du grain [sinon].


Abd al-Wahhâb continue sur les procédés à adopter pour lutter contre le tashwîl :

(15:50) _ De mon point de vue, la première idée c’est qu'on doit se mettre à craindre Dieu, que ce soit eux ou nous.

_ La deuxième idée c’est qu’on ne doit avoir peur de personne. N’aie pas peur ! Dis non à tous ceux que tu vois qui agissent mal [… il exhorte les gens à s’organiser localement dans un comité de quartier, des vigilants, etc.] Protégez- vous ! Protégez votre argent ! Protégez vos familles ! Eh les gens, il nous est poussé un cheveu sur la langue [tellement on le répète]… ça fait deux ans qu’on hurle ce même couplet ! […]

_ Idée numéro trois c’est de ne pas accepter une personne nouvelle au sein des organisations militaires, civiles, révolutionnaires sans s’être assuré de son passé et qu’on sache si d’un point de vue moral ou religieux le type est propre. Hier, j’ai vu une affiche de publicité collée sur le four [à pain …] qui dit « nous avons besoin de nouveaux volontaires pour la katibeh », ils avaient écrit le nom de la katibeh et le numéro de téléphone du chef. […] Mais comment c’est possible ? Les armes dans n’importe quelles mains ? [Autant que] Je me fasse sauter [la cervelle tout de suite] ! 

_ Quatrièmement la mise en marche des instances judiciaires, militaires, légitimes, structurelles… bref celles qui vont protéger les gens faibles et simples. […] Il y a des gens qui se fatiguent, qui font tout ce qui est possible pour traiter [cette pratique] nuisible. Mais je vous jure par Dieu : une seule main ne peut applaudir ! […] On doit faire une seule main [être unis] pour pouvoir se dresser contre ce qui est mal. [Le discours ne suffit pas] Militants, militaires, civils, femmes, hommes, vieux, jeunes, enfants, manifestations… ce que vous voyez comme erreur passe en premier ! Comme ça l’erreur ne grandit pas !

 

Abd al-Wahhâb conclut son épisode après une mise en garde (terrestre et divine) à celui qui pratique le tashwîl ; par un appel aux auditeurs à se manifester sur son Facebook s’ils souhaitent aborder une thématique, un problème qui est arrivé, etc. Une fois de plus il exprime dans une gouaille populaire, typiquement aleppine, ce qu’on pourrait appeler le « bon sens révolutionnaire » mais qui semble parfois être à contre-courant des pratiques actuelles…

À ce jour, Abd al-Wahhâb est toujours dans les mains de ses ravisseurs, victime de son franc-parler[3]. Il pourrait être le symbole de ce vivier d’activistes qui continuent d’exister et qui utilisent tous les moyens créatifs imaginables (et possibles) pour faire avancer le processus contestataire. À la différence de beaucoup, ils refusent de ranger la Syrie dans la case des conflits irrécupérables. Ils ne représentent pas un « à côté culturel » de la révolution, ils en sont une partie constitutive ! D’ailleurs leurs opposants ne s’y trompent pas : ils sont régulièrement enlevés, torturés, tués. Quelle que soit la vision qu’on a de l’évolution de la situation en Syrie, la reconstruction de la société civile syrienne est un processus toujours bien actif, et les chroniques de Abd al-Wahhâb en sont une superbe démonstration.

 

 


[1]  Voir « Les chroniques détonantes de Abd al-Wahhâb Mallâ. Première partie : le Califat islamique » [http://blogs.mediapart.fr/edition/paroles-syriennes/article/090114/les-chroniques-detonantes-de-abd-al-wahhab-malla-1-le-califat-islamique]

[2] [http://www.youtube.com/watch?v=Rl51eWsntuw&feature=youtube_gdata_player]

[3] Le quotidien libanais Al-Akhbar a publié un article le 5 février dernier dans lequel il est indiqué que Abd al-Wahhâb Mallâ serait toujours vivant et détenu par « Da’esh » (acronyme en arabe de l’ « État islamique en Irak et au Levant »). Il serait accusé d’« athéisme » et de « jeu d’instruments de musique » (il a enregistré plusieurs chansons), et se trouverait actuellement « en rééducation » dans un centre d’apprentissage du Coran. Ces informations sont évidemment à prendre au conditionnel. [http://www.al-akhbar.com/node/200072, en arabe].

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