Billet de blog 11 juin 2010

Jean-Pierre Elkabbach (1937-2010)

Thomas Cantaloube
Journaliste à Mediapart

Jusqu'à maintenant, Mediapart n'avait pas de rubrique nécrologie. C'était une grave omission que nous avons décidé de réparer. Mais parce que Mediapart est un journal d'information moderne, libre d'esprit et indépendant (et lauréat du prix du meilleur site d'information CB News 2010 !), nous avons décidé de révolutionner le genre. Foin des nécros traditionnelles, nous vous présentons les pré-nécros !

J'aurais aimé avoir cette idée tout seul, mais l'honnêteté commande de reconnaître qu'elle a un inventeur visionnaire : le chroniqueur conservateur (et déjanté) américain P.J. O'Rourke : « Les pré-nécrologies sont l'avis officiel que certaines personnes ne sont pas mortes, accompagné d'un bref résumé de leur vie expliquant pourquoi nous souhaiterions qu'elles le soient. (...) Nous pouvons ainsi abandonner les lâches contraintes et les faux espoirs, et dire ce que nous pensons des vies de ces nuisants tant que leurs vies ne sont pas des lettres mortes. Et nous ne serons pas paralysés par la mélasse sentimentale et nostalgique. » Il n'y a qu'un mot à dire : bravo !

Et maintenant, en exclusivité sur Mediapart : les pré-nécrologies.

Pour démarrer, un homme de choix.

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Jean-Pierre Elkabbach (1937-2010) a terminé sa carrière comme il l'avait commencée : servilement. Après des débuts dans le journalisme en Algérie, il rentre à l'ORTF. En 1968, il commet sa seule et unique incartade professionnelle : il fait la grève lors des événements de mai. La leçon lui servira : plus jamais ça ! Il entame alors une longue et fructueuse carrière qui le verra passer par tout ce que la France compte de médias audiovisuels publics et privés. Mais on ne se départit pas facilement de ses premières amours. La philosophie ORTF lui restera chevillée au corps. Quand, en ces débuts d'années 1970, ses collègues lorgnent du côte des États-Unis (Bob Woodward, Carl Bernstein, Seymour Hersh, Hunter Thompson), Elkabbach lui, reste fidèle à la seule ligne qu'il connaisse : la ligne téléphonique directe reliant l'Elysée aux studios. Surtout quand l'exécutif est de droite. Avec son collègue et ami Alain Duhamel, qui partage la même éthique journalistique que lui, il se distingue par ses flagorneries à l'égard de l'empereur Bokassa 1er (un remarquable document vidéo subsiste ici) ou de son client préféré, le président de la République Valéry Gisgard d'Estaing. Quand ce dernier perd l'élection de 1981, Elkabbach est plus qu'ému, il est inconsolable. Cela se voit tellement à l'antenne, au soir du 10 mai, que le nouveau régime mitterrandien lui impose des congés.

Mais il n'est pas de main qu'il ne sait amadouer pour lui prodiguer des caresses sur la tête. Elkkabach remonte la pente, à Europe 1 surtout, et dans l'audiovisuel public. Il réalise au début des années 1990 une série d'entretiens exclusifs avec François Mitterrand mais, « comme c'est tellement de la bombe », comme on ne disait pas encore à l'époque, il préfère les garder dans son coffre-fort pour ne les diffuser qu'après la mort de ce dernier. Le journaliste reste fidèle à son premier commandement : « Jamais, tu ne te fâcheras avec le pouvoir. » Curieusement, pendant toutes ces années où il assure les entretiens politiques de la matinale d'Europe 1, Elkabbach a la réputation d'être « un très bon interviewer ». C'est un mystère qui taraudera nombre de journalistes nés après 1970, qui auront toujours du mal à découvrir - et comprendre - les origines de cette estime.

Le grand talent de ce grand professionnel aura été la survie. Il réchappe à la fabrication d'une fausse nouvelle balancée sur les ondes sans vérification (la mort de l'animateur Pascal Sevran), de même qu'à la recherche d'un conseil mal avisé, lorsqu'il sollicite le candidat à la présidence Nicolas Sarkozy pour savoir quel journaliste devra le couvrir lors de la campagne. Dans d'autres pays, certains se seraient retrouvés chef de la rubrique nécrologie pour moins que cela. Mais Elkabbach a beaucoup d'amis bien placés, à qui il rend des services, et qui, en retour, veillent attentivement sur son bien-être. Il illustre à merveille ce bon mot du journaliste américain I.F. Stone à l'égard d'un de ses collègues : « Un homme qui écrit ainsi ne doit jamais dîner seul. »

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Même en fin de sa carrière, Jean-Pierre Elkabbach a su ne pas déroger à ses principes. Soumettre ses questions à l'avance à son interlocuteur et le laisser répondre en lisant ses fiches ? Pas de souci (voir la vidéo ci-dessus). L'homme est magnanime jusqu'au bout, comme il l'explique : « Yoel Zaoui est l'un des financiers les plus redoutés de la planète. Mais c'était sa première interview. Il était ému et impressionné. J'accueille avec bienveillance (les gens qui ne sont pas habitués aux médias). »

Jean-Pierre Elkabbach sera un journaliste regretté. Sauf par ceux qui essaient vraiment d'exercer cette profession.

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