de la forme au symbole

Nous sommes des formes particulières dans un monde de formes diverses, et c'est pour cela, par cela, que nous nous connaissons et connaissons le monde ...un peu...

Comment les êtres vivants procèdent-ils pour perdurer et se reproduire, dans un environnement beaucoup moins structuré qu'eux, beaucoup plus "probable", et entropique (évoluant vers des états plus probables, plus homogènes, plus également distribués) ? Ils choisissent et rejettent.

Ces choix et rejets sont leur activité spécifique de vivants. Mais choisir suppose que l'on dispose de "critères" de choix, que l'on sait reconnaître ce qui conviendra à la tâche de "puiser" énergie et matériaux "idoines". Ces critères peuvent se situer à divers "niveaux" d'analyse du réel :

-physico-chimiques : un être vivant "reconnait" les gammes d'ondes compatibles avec sa survie, dans le sens où, plongé dans un milieu donné, il survit ou non ; il fuit ou reste, s'il est doué de motilité ; il s'abrite,ou s'enkyste, selon les moyens dont il dispose pour accomplir sa tâche unique : perdurer. Il "sait" quelles structures d'accueil moléculaires (valences libres, p.ex.) lui sont compatibles , ou favorables. S'il se trompe, il meurt (en tant qu'individu, ou même comme espèce : évolution biologique)  Cette capacité va de la phagocytose à "l'appel " par une unique molécule phéromonique d'un papillon mâle, en passant par le flair d'un chien, par la reconnaissance du fruit mûr par l'odorat...Cette reconnaissance est toujours "de contact", de proximité immédiate. Les vivants très complexes disposent aussi de "sensorialités tactiles" reconnaissant l'état de surface, la texture, la résilience de forme (liquide, visqueux, mou, souple, ferme, dur, dans le langage humain)de leur environnement immédiat.

- physiques et "mémoriels" : beaucoup de vivants "reconnaissent" ce qui est nourriture, proie potentielle, danger, partenaire sexuel, etc...par des caractères "téléperceptibles"  : gammes d'ondes lumineuses, sonores, mécaniques, "émises" par ce qui les intéresse, ce que leur génome les rend capables d'identifier  , ce que leur "vécu" leur a permis de mémoriser, associé à un attrait ou à un rejet (conditionnements , apprentissages).  Dans la multitude d'"informations" acquise par leur sensorialité, les animaux "supérieurs"savent "trier" ce qui est "signifiant" pour eux : formes spatiales, couleurs, mouvements, sons, odeurs, dont certains ont, de manière innée ou acquise, la valeur de "signal" déclenchant une action vitale.

On peut dire que tout être vivant est un ensemble de "formes" actif, capable de reconnaître autour de lui des "formes "diverses, comme souhaitables, compatibles, ou hostiles au maintien de sa vie, capable de "produire" sa forme, ou des formes favorables à sa survie, à partir d'énergie et de matériaux puisés dans son environnement .Homo est un ensemble d'espèces vivantes particulier, dont chaque individu est si complexe, qu'il est capable de "détours" très sophistiqués dans son activité vitale. Homo sait "inventer" et "fabriquer" des formes non directement liées à sa survie, non "opérantes" dans l'immédiat. L'instrument, puis l'outil sont de telles formes, "opératoires", de détour.

Sapiens est encore plus "indirect" : il "imagine", "fabrique", "combine" , "trace", "systématise", des formes ( visuelles, sonores prioritairement, mais pas seulement) non directement opératoires. Il se dote d'"armes" et d'"outils", il construit des "installations", enregistre des "mémoires extracorporelles". Il élabore des formes  symboliques diverses : au-delà du "signal", il a créé le "signe". Il relie et organise  des ensembles de signes en "systèmes" créés par lui (codes, langages, "formalisations" et "formulations"). Ses "signifiants" ne sont plus directement "vitaux", ils deviennent "prise de distance" avec les actes de maintien et de reproduction de son espèce. Ils deviennent susceptibles de "décrire", de "représenter", de "raconter", d'"expliquer" cette activité vitale; et, au-delà, l'ensemble de l'environnement, y compris les aspects ou parties non "vitalement signifiants". Il a une activité "mentale", une "pensée", qui lui rend possible de "s'évader" de la situation vitale, de se placer "à l'extérieur" tout en y restant plongé ; et d'"agir sans agir" (selon le mot superbe de Paul Valéry).

Sapiens dispose de "compétences de formalisation" exceptionnelles dans le monde vivant. Ce sont ces compétences qui lui ont permis de conquérir  toute la planète, de dominer les autres espèces vivantes ...à l'exception de quelques-unes des moins "évoluées", qui sont extrêmement "évolutives" (-remarquable "coup de pied de l'âne", non?).

Tout ce qui est "systèmes symboliques" prend donc une importance centrale pour nous . J'évoquerai, dans un article prochain, quelques aspects de la complexe problématique symbolique qu'il nous faut affronter.

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