C'est quoi, penser?

Penser? C'est d'abord un mot qui, come tous les mots, en traîne toute une ribambelle avec lui. Réfléchir, calculer, méditer, imaginer, savoir, croire, inventer,  analyser, comprendre, combiner...Et tout de suite, chaque mot en accroche d'autres : croire savoir, imaginer pour comprendre, calculer pour expliquer.Tout ça ne demande qu'à continuer, arboriser, s'étendre.Ce petit jeu ne nous mènera pas loin.

Essayons de faire appel à un sage :"penser, c'est agir sans agir", a écrit Paul Valéry. Mais moi aussi, qui ne suis pas sage, je peux imaginer ou me rappeler d'autres adages:

-penser, c'est quitter le jeu pour regarder le jeu."

-"penser, c'est perdre du temps pour en gagner plus."

-"penser, c'est feindre qu'on s'absente du monde, pour' le capturer dans sa tête."

-"penser, c'est imaginer mettre en morceaux reconnaissables et étudiables, et "recollables", ce qui paraît "un" et simple."

De tout cela se dégage l'idée d'exigence de conscience active et éveillée. Quoique, "méditer"? Y aurait-il des degrés? Rêvasser, à coup sûr, n'est pas penser. Et, cependant, la "méditation transcendantale" revendique une sorte d'au-delà de la pensée, dont la rêvasserie deviendrait un en-deça? Là, nous voici entrant dans un domaine qui dépasse celui de notre "pensée sur la pensée" triviale...

Un autre en-deça se profilerait-il aux marges des calculs? Un programme qui se déroule selon ses lois propres, ce n'est pas de la pensée. Une machine-outil informatisée ne pense pas. Ceux qui pensent, ce sont les ingénieurs qui construisent ses programmes, les techniciens qui règlent et déclenchent ces progammes en fonction du travail à accomplir.Alors, la frontière -si toutefois on peut en déterminer une- se trouverait-elle au niveau des opérations de choix des programmes, de leurs successions ou combinaisons éventuelles? ou_, plus ambitieusement, peut-on la chercher,  l'imaginer, dans le lieu difficile à cerner des "créations", des innovations radicales qui obligent à restructurer tout le reste de ce que l'on pense? Décidément, il est difficile de délimiter ce qui est "pensée" dans l'activité globale de la personne humaine.

En tout cas, la pensée est bien fille de la vie, de cette autotéléonomie qui se procure et dépense de l'énergie selon des modes improbables, au service de sa pérennité organisatrice et inventive. Et l'émergence, ici, semble se placer au niveau des mobiles, qui ne sont plus, ou en tout cas pas directement, vitaux. L'homme vit dans l'Univers ; il est l'infime fraction de la vie qui se questionne et questionne l'Univers, sans que cela soit utile à sa survie.

Ces quelques pensées sur la pensée n'épuisent évidemment pas le problème. Je voudrais qu'elles attirent l'attentiion sur les dangers du langage ordinaire, qui utilise des mots comme "pensée" sans s'interroger sur leurs contenus, censés être connus de tous, et unanimement partagés. Il n'est pas nécessaire d'être un professionnel de la pensée ou du langage pour...y penser un peu. 

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