de seconde main

Rien de ce que je suis n'est nouveau. Je suis né d'une femme et d'un homme, eux-mêmes descendants d'une tripotée de sapiens. J'ai dû apprendre à vivre dans le mondeque mesz prédécesseurs avaient occupé, modifié à leur façon. J'ai conquis la marche debout, comme mes congénères. Comme eux, j'ai appris à attraper, suçoter, briser, conserver un tas d'objets divers.J 'ai su manger tout seul, me vêtir, me laver. J'ai mémorisé ce qui était permis, défendu, retenu des façons de ne pas me faire prendre. J'ai travaillé, joué, parfois les deux ensemble. Je n'ai jamais cessé d'apprendre, de mon plein gré ou à mon corps défendant. Tout ce que je suis m'a été donné ou imposé.

Et pourtant, tout en moi est nouveau . Ma combinaison génétique est unique. Ma personne n'est identifiable à nulle autre. Mes façons d'être, mes savoirs, mes convictions, mes pratiques, mes projets, mes goûts, sont dans une configuration qui ne s'était jamais produite, et ne se reproduira plus après moi.. D'ailleurs, je ne cesse de changer, tout en demeurant le même.

Je suis, et "de seconde main", et complètement inédit. Comment est-ce possible?

La "reproduction" engendre du semblable/différent. Même des jumeaux univitellins, l'un est né avant l'autre (lire "Les jumeaux du Diable", de Marcel Aymé). Dès que deux "semblables" existent, ils ne peuvent occuper exactement le même espace, le même temps. Aucune reproduction n'est parfaite, et heureusement, parce qu'ainsi le nouveau est omniprésent, et que des histoires imprévisibles s'enclenchent.

La multiplication : homo en est aussi un exemple remarquable. Nous avons conquis notre planète, nous sommes le seul animal "sympodique" (capable de vivre partout). Tous semblables et tous différents, en train de nous changer et de changer notre monde de mille et une façons. l'ancien et le nouveau, plus que jamais, partout.

Les complexifications : plus nombreux, avec des activités multipliées par notre nombre, par notre inventivité, par nos fabrications, nous entrons dans des interactions, entre nous et avec nos environnements, de plus en plus puissantes, nombreuses, enchevêtrées. Tout dépend de tout, il n'y a plus de chaînes causales simples identifiables, même approximativement. Surgissements et disparitions, "effets papillon", maëstroms de toute sorte, singularités topologiques, pullulent.

Les strates : comme notre planèteconserve des traces de son histoire, que sa vie se charge de multiplier. notre vie humaine a ses strates, d'espèce, de groupes, individuelles. Et, comme érosion et travail profond se chargent de ramener au jour des strates enfouies, de briser les enchaînements temporels de leur production, de même nos vies peuvent ramener dans l'instant présent un vieux sentiment, un souvenir que l'on croyait disparu, un geste ou une façon de faire abandonnés depuis des lustres.

Tout comme nous superposons le nouveau à l'ancien, nous faisons ressurgir l'ancien . Et les enchaînements temporels semblent rompus, autant que les enchaînements des causes. Nous voici contraint de penser dialectiquement, d'accepter que les contraires se supposent l'un l'autre, se complètent autant qu'ils se combattent et se nient réciproquement.

Quel malaise! Nous, vivants, et donc foncièrement manichéens, devoir nier la loi de la vie, qui dit : "Je sais, infailliblement, ce qui est "bon" ou "mauvais" pour moi. Je prends l'un, rejette l'autre. Et ce qui ne serait, ni bon, ni mauvais, n'a pas d'existence à mes yeux."

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