Fois et idéologies

Dans un précédent billet, j'ai tenté d'expliquer pourquoi et comment nous ne pouvons nous passer de "croire". Des routines quotidiennes auxquelles nous "faisons confiance", en passant par les petites superstitions personnelles, jusqu'aux religions à vocation universelle, il existe bien des formes et des degrés de croyance. Toutes ces figures du "croire" sont apparentées par leur moteur : l'affectivité.

Chez chaque humain, l'affectivité est indissociable, et des réactions physiologiques, et des activités de pensée (conscience, langage). La personne humaine fonctionne "as a whole" (comme un tout), et lorsqu'on oppose sentiment et raison, c'est en tant qu'aspects d'une dynamique globale. Il ne s'agit pas de deux entités distinctes.

Une foi religieuse combine toujours des éléments affectifs et des éléments de pensée. D'ailleurs, les fois les plus répandues s'appuient toutes sur des textes sacrés, c'est-à-dire des oeuvres de langage. L'indissociabilité de l'affect et de la pensée a pour conséquence qu'il est difficile de séparer savoir et croire. Toutefois, le savoir, lorsqu'il découvre des aspects nouveaux du réel, met souvent par cela même des croyances en doute ou en déchéance. Et une croyance forte peut amener à ignorer ou nier des aspects de la réalité, ou encore à les interpréter de manière à se maintenir intacte. Le langage traduit pêle-mêle croyances et savoirs, convictions et raisonnements, sentiments et idées.

J'appelle "idéologie" cette part inévitable de sentiment dans toute idée, qu'elle en soit à l'origine ou qu'elle contribue à lui donner forme et sens. Cette part peut, plus ou moins, être décelée, identifiée, expliquée; mais on ne peut l'éliminer. Combattre un aspect idéologique au nom de la raison ne peut se faire qu'à partir d'un sentiment, par nature irrationnel..

Une foi, quelque intelligents, habiles, rationnels même que puissent être ses adeptes, conserve toujours cette dynamique de sentiment prédominant, sans lequel elle ne serait plus une foi. Ses fidèles, ses propagateurs, ses exégètes sont des idéologues qui refusent de se reconnaître comme tels. Du fanatique qui refuse tout examen de sa religiosité, au théiste qui admet que c'est son besoin d'un soutien affectif qui entraîne sa forme de religiosité, des formes innombrables de foi existent. Elles peuvent être personnelles ou partagées, instituées ou non, doublées de pouvoirs sociaux à divers degrés et sous des formes variables.

Si l'on a pris conscience de l'inévitabilité de "croire", comment en tenir compte dans sa vie personnelle et sociale? Pour moi, j'ai intérêt à bien identifier mes convictions, mes croyances, éventuellement ma foi. Et à rester vigilant sur les risques idéologiques, donc comportementaux, qu'elles peuvent entraîner ; sur les dangers d'erreurs et d'illusions qu'elles font courir à ma pensée. Dans les périodes critiques, à flux affectifs importants, je dois essayer de me conserver une marge de recul critique. Je dois m'efforcer de réfléchir avant d'agir. C'est difficile dans notre monde d'urgences successives de toute dimension, de toute nature. Socialement parlant, nous devons nous efforcer de construire des conditions telles qu'aucune croyance ne puisse compromattre le "vivre ensemble" dont il nous est impossible de nier l'inéluctabilité.

Il ous faut éviter de privilégier à l'excès l'une de nos appartenances. Deux amoureux, "seuls au monde", ou une secte "seule détentrice de la Vérité", sont des anomalies sociales. Aucun sentiment, aucune foi n'excusent des conduites brutales, voire meurtrières. Les "replis" empêchent les interactions sociales inévitables de favoriser les échanges, débats, participation commune à un projet qui pousent( à identifier les convergences, les compatibilités possibles entre gens de convictions ou de fois différentes.

Nous n'y parvenons que rarement . Pas si sapiens...

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.