nous, primates

Nous n'en finissons pas de nous surprendre, de nous inventer et d'inventer notre monde, de nous désadapter à lui et à nous-mêmes ; et, surtout, de ne rien comprendre à tout cela. Quelle figure peut-on donner à notre big bang à nous, à cette expansion apparemment sans lois qui a fait de sapiens le dérisoire maître de ce monde?

Banalité : nos cousins les plus proches, biologiquement, éco-éthologiquement, sont des primates sociaux, comme Pan (bonobos, chimpanzés). Tout ce que nous savons des hominidés s'écarte très peu de Pan : génétique, anatomo-physiologie, mode de vie originel, lieux premiers de diffusion. Mais alors que les bonobos et chimpanzés ne font qu'ébaucher une sorte de proto-histoire culturelle , propre à chacune de leurs "bandes", sapiens a vécu en groupes de plus en plus nombreux, clans, tribus, peuples, puis "nations" (dont deux au moins dépassent le milliard d'individus, de nos jours. Sapiens a migré sur la terre entière, a développé des cultures diverses, mis en interactions de plus en plus profuses ces cultures, jusqu' à un "village du monde" (expression à la fois juste et trompeuse).

Nos innovations ne sont pas des mutations. Tous nos groupes sont interféconds . Mais alors que les autres primates déploient, pour chacune de leurs espèces, un ethos (des "moeurs") commun, avec des variantes groupales peu importantes, nous, sapiens, sommes devenus "multi-ethos" au sein même de chacun de nos groupes. Cela, à partir de nos caractères particuliers de faber, loquens, sapiens.

 Faber : nous fabriquons un monde de l'homme, nous modifions profondément notre environnement. Nos cousins utilisent leurs sites de vie pour perdurer. Nous transformons nos sites de vie pour les, et nous, changer au gré de nos inventions.

Loquens : nous avons la capacité de "construire le temps long". Nous avons "inventé hier et demain", nous ne vivons plus seulement "enfermés dans un présent perpétuel", avec pour repères les mémoires du génome et des conditionnements. Pan a esquissé cela, esquissé seulement, parce qu'il ne parle pas , même si des individus de longue commensalité avec l'homme ont pu commencer à utiliser des symboles, sans être capables d'en créer, ni de les organiser en systèmes.

Sapiens : parole et pensée sont dans des rapports encore obscurs, qui à coup sûr se renforcent mutuellement , et permettent d'organiser les fabrications, concrètes et idéelles, en systèmes complexes et interconnectés de façons multiples. Ce qui a abouti à ces sociétés de plus en plus vastes et interactives, que nous disons aujourd'hui "mondialisées".

Je viens de résumer imparfaitement ce que, grossièrement, les derniers temps de notre histoire nous ont vu apprendre sur nous-mêmes : 0.25% de notre histoire. Devenus "autres", nous sommes restés primates. Socialement, nous savons à peu près gérer des relations interindividuelles concrètes à l'échelle d'un groupe de la taille de ceux des Pan : quelques dizaines d'individus. Ce qu'un politique a traduit, involontairement, lorsqu'il a dit :"J'aime mieux mes enfants que ceux du voisin, ceux du voisin que ceux du village d'à côté," etc...Notre affectivité, nos pratiques triviales ont cet aspect "Pan". Et, en même temps, notre hominitude nous fait dire "humanistes", "oecuméniques", "citoyens du monde" ; ce qui est à la fois sincère et menteur...

Affectivité : j'ai écrit ce mot, qui recouvre, lui aussi, des réalités très complexes et contradictoires. Nous n'avons, comportementalement, que peu de réactions inconditionnées, comme celle qui nous fait cligner les yeux à une lumière brutale. Nous n'avons que peu d'"instincts", cachés derrière des pulsions, des passions, des sentiments, des goûts, des croyances, des désirs, des espoirs ; ou des phobies, des dégoûts, des craintes, des préférences. Tout cela embrouilllé, contradictoire, combiné en "états" changeant sans cesse, pas toujours de façon nette, ni prévisible. Avec nos traits de faber, et sapiens, cela donne une foule de "mobiles", de "motivations", de "tendances", d'"intentions".

Ce tableau très grossier de nos originalités primates devrait nous rendre très prudents, très soupçonneux à l'égard des descriptions simples, des jugements péremptoires auxquels nous nous laissons facilement aller. Parce que nous sommes des vivants, et que la vie agit par "oui" ou "non", "bon" ou "mauvais" : elle est matière active, par choix/rejets. Notre manichéisme toujours prêt à se déchaîner, nos "réductions" (qui nous ont permis de construire tant de savoirs, et de penser tant de sottises) ; notre répugnance tenace à tout relativisme,à toute vue dialectique de la réalité, ont là des racines profondes. Nous devrions en tenir compte davantage, prendre du temps "calme" pour étudier, recueillir des données (et non flasher des vues machinales), débattre (et non nous battre), analyser et "théoriser" nos pratiques. Nous avons commencé à la faire, trop peu, trop timidement.

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