Variations sur les martinets

Je dois avouer être passé par de fort mauvais moments durant le mois d'avril. Il y a un rendez-nous que je ne manquerais pas pour un empire - celui de l'arrivée des martinets dans nos villes où ne règnent d'ordinaire que les pigeons, ces rats volants,  et quelques vols d'étourneaux chieurs. Ils sont précis comme une horloge, aux alentours du 25 ou du 26 avril, ils sont là, ils ont retrouvé les tuiles, les bordures de zinc ou les failles des murs où ils logeaient l'année précédente - si ce n'est eux, c'est donc leur frère - et ils commencent leur rondes criardes comme si rien ne les avait jamais interrompues.

Cette année, je n'étais pas là et je m'en désolais ; un jour ou deux de retard, pas plus. Ils ne m'en voudraient pas. A mon retour, le ciel était vide ; j'accusais des nuages bas, une brume tenace de les dissimuler à mes yeux. Mais, non, à la moindre éclaircie, je pouvais vérifier qu'ils n'étaient pas là. Une semaine  de décalage, cela peut arriver, pensé-je, il n'y a pas de quoi s'affoler. Mais les propos qui se répandaient, au même moment, sur les ondes, ne faisaient qu'accroître mes angoisses : de moins en moins d'oiseaux dans nos campagnes et dans nos villes - plus de bergeronnettes, plus de mésanges, plus de rouge-gorges, - mais des charognards en foule - tiens, comme dans notre société -  répétaient à l'envi tous les médias ; déjà, il avait fallu s'habituer à voir les fils électriques dépeuplés de leurs hirondelles, hésiter sur la venue des premiers frimas qu'elles étaient seules à annoncer de manière fiable quand elles se rassemblaient pour leur départ vers des climats plus chaleureux et  se résigner à ne plus les voir, et encore, en de très faibles escouades, que dans les banlieues les plus éloignées. Mais, les martinets, non, ils n'allaient pas nous abandonner à leur tour, chassés des centre-villes, par les normes nouvelles de construction qui bouchent, au nom d'éventuelles économies d'énergie, tous les défauts de nos toitures et les pierres mal jointoyées de nos murs  dont ils savaient faire leur bonheur ; non,  je ne m'y ferai pas.

Un presque interminable mois traîna en longueur ; je jouais les femmes de marins guettant en vain la voile qui les délivrerait de leur solitude. Et puis, un beau jour, j'en ai repéré deux ou trois - une avant-garde ou ce qu'il restait d'une armée en déroute ? Ils n'avaient pas l'air en forme, économisaient leurs forces et pas un cri ne leur échappait. Voilà bien la preuve de leur déclin, allai-je, répétant. Et puis, petit à petit, ils sont arrivés et le ciel, de nouveau, est zébré de leurs courses folles, ils démontrent, avec une maestria qui me fascine, qu'ils sont toujours capables d'accélérations fulgurantes et de virages sur l'aile quand on croit qu'ils vont s'écraser sur une façade. Les couleurs du soleil couchant teintent leurs ailes de reflets rougeâtres, leurs cris sont de plus en plus stridents, il ne doit pas faire bon d'être moucheron ou moustique, ils  doivent en avaler des myriades. 

Peut-être me fais-je des illusions, mais j'ai l'impression qu'ils sont plus nombreux au-dessus de mon jardin, qu'ils y font des démonstrations de descente en piqué et de remontées accélérées mieux que partout ailleurs, comme s'ils voulaient me remercier de m'être inquiété de leur sort et des obstacles inopinés qui leur ont interdit d'être fidèles à leur ponctualité coutumière.

Et ce chahut ! on finit par ne plus s'entendre, un peu c'est bien , mais le matin à 6 heures, c'est un peu exagéré, non ? Vos gueules, les martinets ! vivement le 25 ou le 26 juillet que vous nous rendiez un ciel vide, certes, mais au moins silencieux. 

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