Qu'est-ce que le Contrat social ? (2)

On peut se demander toutefois si le Contrat social n'est pas justement une réaction contre une certaine dégénérescence du pouvoir. Si l'on reprend la conception grecque de la loi, une cité ne peut pas avoir recours à une convention pour établir la norme du juste et de l'injuste. Aristote ainsi est le premier à s'opposer à un début d'idée de Contrat social. Pour le philosophe, l'homme est politique par essence donc il n'a pas besoin de recourir à l'artifice du contrat pour établir des relations. Si c'était le cas, l'homme serait très certainement obéissant à la loi commune mais en aucun cas il ne pourrait se situer réellement comme "animal politique" puisqu'il lui manquerait le principal c'est-à-dire ce qui est capable de le rendre bon, juste et vertueux donc citoyen. La convention n'est que mécanisme d'obéissance et ainsi une soumission sans valeur éthique.

Le ressort du "vivre ensemble" des Grecs repose sur la notion de "philia". On la traduit par "amitié" mais elle va bien au-delà. La philia dépasse ce qui est de l'ordre des besoins et de l'intérêt. Il s'agit plutôt d'une forme aboutie de communauté entre égaux dont la vie intellective serait un accomplissement. Cette amitié est le choix réfléchie de vivre ensemble. La simple loi ne fait coexister que des êtres imparfaitement humains qui n'ont pas encore développé cette idée. C'est donc l'homme achevé en tant qu'homme qui fait la loi et non la loi qui fait l'homme pour les Grecs. Si Aristote a raison, on peut certainement affirmé que c'est le Bien commun qui perce dans la nature humaine et qu'un homme ne le devient que s'il est capable de dépasser ses intérêts propres.

Si le Contrat social est un artifice, c'est-à-dire notre renoncement à l'idéal des Grecs, il est aussi ce qui permet, précisément par l'artifice, de retrouver une possibilité de l'accomplissement d'une certaine forme de Bien commun. La tension se situera sur ce point. Qu'est-ce qui relève de la nature ? Qu'est-ce que je mets dans la convention ? Les modernes n'auront de cesse de démonter le modèle des Grecs pour mieux détruire l'idée de vassalité qui s'était alors substituée au modèle ancien et dont la monarchie absolue fut l'aboutissement. Ainsi, la naissance de la politique moderne va utiliser la notion de Contrat social pour fonder ce qui est constitutif d'un Etat souverain.

Autrement dit, nous n'envisageons la politique aujourd'hui qu'à partir de cette idée de Contrat social que ce soit pour définir le rôle de l'Etat et la manière dont les parties qui le composent doivent se soumettre à des règles communes. Le Contrat social a donc pour ambition de rétablir la liberté humaine en recueillant le consentement des membres d'une société, contre la coutume et les inégalités qu'elle produit, afin de rendre possible l'expression des volontés particulières dans une seule et même volonté générale. Cet art difficile trouve encore des résonances dans notre abandon à faire de la politique au profit de la sphère privée et de ses plaisirs tout comme dans la construction européenne ou sur le rôle de l'économie qui si elle est libre ne doit pour autant s'extraire de la communauté des hommes.

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