Les impitoyables

La mise en spectacle de Cohn-Bendit face à Bayrou relève davantage des jeux du cirque que du débat politique. Cependant, ce qui est frappant c'est que la férocité des propos, ce tout est permis, ne nous livre plus au sens mais bien à la seule impulsion de l'appétit qui se déconnecte ainsi de la puissance de la vie, transformant l'élan vital en destruction de l'autre. Or l'impulsion de la vie, si elle travaille notre être, peut prendre des masques terrifiants sous les coups de boutoir de la comédie sociale et du jeu des egos. Et ceci laisse à la fois songeur quand ce n'est pas inquiet. Quand les responsables politiques dérapent il ne faudra pas s'étonner qu'ils entraînent avec eux l'ensemble de la société. Il me semble que notre monde est aujourd'hui sans pitié au véritable sens du mot c'est-à-dire comme phénomène originaire et constitutif de la condition humaine. Nous avons oublié d'être ce que nous sommes dans un lent et long dérèglement des passions. Que notre amour-propre soit devenu un effet de ce déréglement va de pair avec notre croissante impitoyabilité. Ce "moi social" qui serait devenu simplement le simulacre d'un véritable amour de Soi avance comme les flûtes précèdent la troupe qui marche à la guerre.

 

Il me semble que cette idée a souvent été effleurée par les philosophes mais très peu ont réellement identifié la pitié comme quelque chose de fondamentale. Aujourd'hui on lui préfère la solidarité voire la fraternité qui semble se réactualiser, autant de notions qui ne sont pourtant que des déclinaisons de la pitié dans la civilité. Les Romains avait déjà fait de la Clémence une vertu cardinale et une forme de pitié civile. C'est pourquoi, je pense que nous devrions examiner à nouveau ce que la pitié peut bien être et surtout comment elle est bien le phénomène primitif qui nous rend vivable à nous mêmes et aux autres.

 

Dans Supériorité de l'éthique de Paul Audi (Flammarion), on retrouve une analyse fine de ce sentiment par le truchement de Schopenhauer (Chap. 1 De la morale à l'éthique). Pour Paul Audi, la pitié a été ignorée par les philosophes entre Aristote et Rousseau. Schopenhauer (1) se rattachera à Rousseau pour à nouveau examiner la notion. C'est parce que la pitié a été déterminée par Aristote comme un principe de l'égoïsme qu'une longue tradition l'a inscrite à son tour dans ce registre (des moralistes à Nietzsche). S'il faut attendre Rousseau et Schopenhauer c'est que précisément ils ne font plus dépendre la pitié comme un principe de l'égoïsme mais comme un fondement, un phénomène originaire de la conscience humaine. La pitié devient alors une vertu puisqu'elle peut engendrer une dynamique, une puissance, une force en vue de pousser l'être humain vers le Bien.
Pour Schopenhaueur, la raison ne peut rendre immédiatement compte de la pitié qui est selon lui l'un des deux mystères fondamentaux de l'éthique de l'homme. Le second est la liberté de la volonté humaine. Il s'agit pour Schopenhauer de chercher le fondement de l'acte authentiquement moral et dépourvu d'égoïsme et de méchanceté. Pour y parvenir, il distingue trois niveaux de fondation :

 


- Le niveau causal qui dépend de la volonté et de l'inclination du caractère des hommes. C'est aussi, le motif, la motivation qui me pousse à faire quelque chose. Mais ce premier niveau causal est fondé sur la Volonté en soi qui seule donne la possibilité d'être ce qu'elle est.
- Le niveau principiel se distingue du précédent car il est de l'ordre précisément du principe et non du fondement de l'action morale. Le fondement est un phénomène originaire alors que le principe ne fait que rendre raison de la conduite morale. Schopenhauer indique que la distinction entre le fondement et le principe repose sur l'absence de tout intérêt personnel. Le niveau principiel est celui de l'énonciation de la maxime, de la construction mais en aucun cas il n'est primordial. Le principe n'est que l'expression de la conduite morale. C'est une critique que Schopenhauer fera à Kant qui fait du principe, le fondement de la morale.
- Le niveau fondamental est la troisième distinction. Il s'agit effectivement de la pitié elle-même qui est le mobile authentiquement moral de l'action. C'est la pitié qui justifie et unifie les deux autres niveaux. La pitié est une impulsion mais surtout une répulsion à faire le mal et à voir l'autre souffrir. La pitié nous rend également secourable donc peut être considérée comme ce qui nous rend juste et bienveillant.

 

Le motif est ce qui fait passer le mobile de la puissance à l'acte et ce conformément au principe moral auquel je me soumets. Ce que Schopenhauer souligne c'est que la pitié est absolument distinct du principe de raison suffisante. L'entendement ne peut pas comprendre, la compassion n'est pas la bienveillance que nous témoignons par devoir. En cela la pitié reste mystérieuse à la raison. L'enjeu pour Schopenhauer est de réellement trouver ce fondement afin d'assurer et de garantir la solidité de l'édifice moral.

 

Ici, il faut peut être rappeler comment la pitié est devenue dans la philosophie pratique de Kant un simple élément du sensible et que seul un principe de raison suffisante, le respect, doit rendre compte de la conduite morale. Mais n'est-ce pas là le subterfuge de Kant ? Sa notion de respect n'est-elle pas ce qui sauve sa philosophie morale sans avoir à recourir à autre chose que la Raison pour justifier le fondement de la conduite morale ? Kant écarte ainsi un peu vite le pathos... ou plutôt ce pathos là il le rend pathologique, comme une maladie de l'homme. Audi qualifie la philosophie morale de Kant de puritaine au sens où le puritanisme est ce qui récuse les intérêts du corps mais aussi l'affectivité comme "élément constitutif de la réalité de vivre". Quand il distingue la morale de l'éthique, il met la morale du côté du "tu dois" alors que l'éthique est la vie, c'est-à-dire le "tu es". La morale de Kant ne se déploie pas ainsi dans le réel, elle ne peut en effet que régler la conduite des hommes d'un point de vue pratique sous la forme du principe mais en ne la rattachant pas à la vie elle-même. Kant à identifier le vouloir au devoir, c'est-à-dire à la raison pratique. Le sentiment de respect est un sentiment non pathologique, "pur", indépendant de toute détermination sensible, mais il n'est pas celui de la vie, le sentiment de l'existence qui est pleinement celui du phénomène originaire.


La critique de Schopenhauer qu'Audi reprend à l'encontre de Kant repose sur la conscience de la loi. Cependant celle-ci n'est pas immédiate. Chez Kant il y a une nécessité de projection pour atteindre la morale, la raison pratique. Cette projection intellectuelle ne peut pas être le motif, ni le mobile de l'action pure morale elle n'en est que la forme législative. La morale kantienne devient alors inefficace au commun des mortels, elle est sans doute valable pour ceux qui ont déjà un appareil intellectuel suffisamment élaboré pour pouvoir la mettre en action. La morale est ce moi qui s'éprouve vivant dans la vie, il est seul capable d'authentifier le caractère fondamental du sujet en mobilisant son vouloir.

 

Ce qui il y a de sérieux dans ce qui nous rend impitoyable aujourd'hui, c'est que nous observons dans le spectacle politique le symptôme de l'état de nature décrit par Hobbes. Celui de la guerre des individus dans un nouvel état de nature dénaturé. Frédéric Worms (2) identifie le moment présent comme celui de la question éthique par rapport non seulement à la technique mais aussi dans le rapport social, politique et humain. Il y va tout simplement de "la survie de tous comme objectif maximal". Il y a dans la pitié une force créatrice de l'être. Celui qui est impitoyable n'est pas seulement celui qui étouffe ce point originaire. Il est davantage celui qui ne reconnaît pas la vie comme objet de la morale et rend douloureux l'existence. La sienne comme celle des autres.

 

(1) Réf. Arthur Schopenhauer : "Les deux problèmes fondamentaux de l'éthique : sur le fondement de la morale" (1840).

(2) Réf. Frédéric Worms : "La philosophie en France au XXème siècle".

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.