Qu'est-ce que le Contrat social ? (3)

Suite aux remarques dans les commentaires du précédent article, je poursuis ce thème avec quelques précisions sur l'héritage rousseauiste du Contrat social.

 

L'idée de Rousseau est finalement assez simple. Elle peut s'énoncer ainsi : Comment un peuple devient un peuple ? Il me semble que chez Rousseau tout tient par deux fondements en ce qui concerne la politique. Le premier est l'éducation, le second, les institutions. L'effort de Rousseau est de dénoncer l'artifice des formes de gouvernement pour les substituer par un autre artifice qui est le Contrat social. En effet, Rousseau combat l'idée que l'absolutisme soit par nature ce qui vaut aux hommes comme forme de gouvernement. Pour lui il s'agit d'un produit social, c'est-à-dire que la nature des choses tend nécessairement à l'inégalité dès lors que les processus de socialisation sont entrés, par un "funeste hasard", en marche. Cependant, le Genevois ne considère pas l'Etat de nature comme celui de la guerre perpétuelle. La guerre pour lui est un produit de la culture, de la socialisation, et la somme des arbitrages d'Etat à Etat.

Plus l'homme sera homme par l'éducation et plus les institutions seront réglées de telle sorte qu'elles permettent l'expression de la liberté humaine, pour que cet homme devienne citoyen, et moins le malheur et les guerres seront possibles. Sur le plan des institutions, la difficulté du pacte rousseauiste consiste bien à faire converger volonté particulière et volonté générale. C'est cette dernière qui commande non pas contre les autres mais avec et par les autres. Car au fond ce qui importe, et en cela Rousseau rejoint Hobbes et s'écarte définitivement du libéralisme de Montesquieu, c'est la souveraineté. Elle ne peut se diviser. Le principe de souveraineté est au coeur du Contrat social rousseauiste. A la limite peu importe qu'un roi soit celui qui exécute les lois, si ces dernières sont le fruit de la volonté générale. La distinction qu'opère Rousseau se situe bien entre le législatif et l'exécutif. Le législateur ne peut être que celui à qui ces lois seront appliquées, c'est-à-dire le peuple. L'éxécutif n'est que le commis et le bras armé du législatif. Le danger viendra toujours chez Rousseau du grignotage de l'exécutif sur le législatif.

C'est bien la souveraineté du peuple qu'il faut préserver à la fois contre les intérêts particuliers ou la seule volonté du gouvernement. On peut mesurer ainsi l'écart faramineux qui nous sépare du Contrat social de Rousseau et de notre mode actuel de gouvernement. L'essence de la démocratie chez Rousseau ne réside pas ailleurs, il s'agit avant tout de ne pas blesser contre lui-même le corps politique constitué en subordonnant l'exécutif au législatif et en ne confondant pas non plus le rôle de l'un par rapport à l'autre. La démocratie directe aurait la préférence de Rousseau, cependant, elle est impossible à réaliser car l'éxécutif ne doit pas se confondre avec le législatif. Ce n'est pas aux citoyens à agir directement, ils n'expriment que la volonté générale que l'exécutif doit mettre en action. Ceci a pour fonction d'empêcher de "particulariser" la loi qui n'est autre que l'expression de la volonté générale. C'est au gouvernement à opérer et appliquer la loi, la volonté générale n'a pour fonction que de diriger, de commander.

Finalement, le Contrat social n'est autre qu'une manière d'examiner comment nous pouvons vivre ensemble. Ce qui est remarquable, c'est qu'il existe deux maux contre lesquels il devient impératif de repenser le Contrat social. Le premier c'est son défaut et le second sa lente érosion. Ces deux maux produisent les mêmes effets, à savoir, l'abus des pouvoirs oligarchiques, l'affaiblissement du politique, le développement de la servitude volontaire, la disparition de la vertu civique etc. Mais dans les deux cas, on retrouve l'ombre de formes de tyrannie où finalement les hommes sont infantilisés, mineurs, c'est-à-dire qu'ils sont aveuglés par la figure d'un seul et qu'ils deviennent incapables de prendre en main eux-mêmes leur destin. Il ne faut pas se leurrer le Contrat social de Rousseau est un pis-aller. Dans le cadre de la pensée de Rousseau, il est seulement sa tentative de redonner aux hommes un peu moins de malheur. Aujourd'hui, son héritage est pour le moins remis en cause par les thèses utilitaristes et libérales du nouveau contractualisme (Rawls, Gauthier). Cependant, comme sans doute le marxisme, la possibilité du Contrat social et de ses apports conceptuels peuvent encore nourrir notre réflexion afin d'y trouver des applications politiques. En ces temps de crise sociale et économique, il serait peut être utile de le penser à nouveau.

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