Editer la multitude silencieuse

Toute personne qui cherche à légitimer l'information qu'elle diffuse en la considérant comme juste agit comme un éditeur.  En ce sens, elle s'efface pour que l'orientation qu'elle donne disparaisse de l'objet diffusé, de telle sorte que ce procédé génère sa propre fiction. En tant que créatrice de montages, sur un support éditorial tel qu'un blog, elle peut connecter des individus et des pratiques isolées pour leur donner une légitimité, et surtout, une puissance d'action.

 

 

On le constate particulièrement dans le cas où des entreprises proposent à des éditeurs des financements en fonction de leur capacité à faire passer de la publicité pour de l'information. Ces auteurs, en tant qu'éditeurs professionnels, peuvent utiliser des pratiques amateurs dans une stratégie commerciale à court terme. Cela fonctionne sur internet ; dans ce cas les supports éditoriaux peuvent être des blogs. Ils permettent de juxtaposer différents médias, tels que le texte, la vidéo, et tout type d'images. Le rôle de l'éditeur est alors de rendre ce genre de produit populaire ; il crée alors non seulement l'usage du produit plébiscité, mais la satisfaction qu'il pourrait en tirer. Cette fiction est une cousine de la “publi-information“ qui touche également la presse papier.

 

 

Une autre voie corrobore différents éléments ordinaires jusqu'alors non remarqués, et ce que font les artistes Mishka Henner et Joachim Schmid a travers leurs livres. Ils collectent et juxtaposent des documents qui peuvent fonctionner comme des archives, en révélant des formes de vie collectives. Les deux artistes détournent des vues prises par satellite. Dans son livre qu'il définit comme une série de paysages hollandais, le premier nous informe et nous transmet de quelles façons l'armée de ce pays dissimule ses infrastructures en réalisant des camouflages. Joachim Schmid présente des vues de terrains de football plus ou moins rectangulaires, en fonction de l'architecture voisine.

 

 

 Les deux artistes n'usurpent pas des pratiques amateurs, vernaculaires, ils les révèlent. Ils s'insèrent dans un circuit où leurs livres pourraient être réalisés et diffusés par quiconque a accès à un ordinateur. Ces livres ressemblent, d'ailleurs, à des manuels pédagogiques de géographie. Ainsi ils montrent ce que les amateurs sont capables de produire sans revendiquer leurs productions. Plus que cela, leurs pratiques peuvent être considérées comme des modèles.

 

 

Dans les deux cas, alors que ces images n'ont pas été réalisées pour être transmises à un large spectre de destinataires, elles agissent ensemble, connectées les unes aux autres, mettant en relation leurs auteurs qui s'ignorent sans doute. 

 

 

Les professionnels utilisent des techniques d'amateur pour éditer le type de blog qui crée des usagers fictifs pour assurer la promotion de différentes marques. Les artistes, eux, introduisent des usagers imprévus que sont les lecteurs. Cette propriété est très importante pour faire fonctionner ce type de document en tant que preuve. Les données collectées et agencées forment une puissance douce qui légitime des formes de vie jusqu'alors invisibles. Le fait qu'une trace, un document d'archive, puisse fonctionner d'une manière inappropriée et inadéquate peut la légitimer en tant que preuve parce qu'elle n'a pas été produite pour cet usage. Fiables et crédibles parce qu'elles sont inattendues et libérées de toute stratégie, de toute réciprocité, les données découvertes grâce à la sérendipité sont alors très importantes. Observées au fil d'un cheminement, inutiles pour notre recherche, elle peuvent s'avérer très importante dans une autre optique. D'une initiale frustration de ne pas pouvoir voir, dans le cas de Henner, nous voyons au contraire une succession de paysages qui résultent d'un savoir faire, d'une technique de représentation parfois complexe. 

 

 

 Quant à Joachim Schmid, si il n'avait pas détourné la destination de ces images, nous ne pourrions pas constater de quelles manières ces espaces de jeu s'insèrent au beau milieu d'une urbanité dense, et encore moins comparer quelles sont les différentes manières d'occuper ces interstices. 

 

 

Ces documents d'archives, qui pourraient être également des textes, tableaux, statistiques, cartes, possèdent la vocation, une fois assemblées et diffusées, de représenter des problèmes publics jusqu'alors invisibles car noyés dans un flux de données. Dans le cas présent, ces documents pré-existent, mais ils pourraient également être produits pour en légitimer d'autres, en créant un cadre spécifiant et déterminant qui active une de leurs fonctions. De la sorte, ces montages représentent et valorisent des usagers dispersés et minorés. 

 

 

Cela peut être l'occasion de se concentrer sur le processus qui conduit à légitimer un ensemble de faits, de données, pour construire une Histoire plutôt qu'une autre. En traduisant et énonçant des histoires fragmentaires et éclatées, ces éditeurs retranscrivent et produisent d'autres narrations, ils transforment un usage précis et implicite, en un savoir généralisable et explicite. Ils travaillent toujours à partir d'un stock de savoirs pour les rendre accessibles à une finalité plus large. Il s'agit de mettre en place un système de traduction, de conversion, en vue de faire circuler les différents éléments en leur faisant gagner en degré d'abstraction, de généralisation, pour une visée explicative. Sorte de réassemblage de données pour augmenter la fluidité des transferts de savoirs, cette mise en circulation est un processus de reconstitution.

 

 

Dans le cas des éditions de Joachim Schmid et Mishka Henner, ces livres sont affiliés à une production artistique et perdent de leur capacité à fonctionner comme des ouvrages pédagogiques. Leur mode opératoire reste distinct, restreint. S'il étaient plus décontextualisés, avec un champ d'action plus élargi, ils pourraient davantage faire douter de l'origine de ce que l'on regarde et de ses destinataires prévus. 

 

 

Disséminés, ces artefacts permettent des instants artistiques. Dans l'exemple des blogs, les éditeurs s'efforcent de donner une légitimité à une marque grâce à diverses impostures. En contaminant d'autres flux, d'autres échanges, les montages réalisés par ces artistes peuvent s’insérer dans des relations ordinaires et transformer en savoirs communs des connaissances nouvelles.

 

Cet article fut initialement publié sur DAta DAta.

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