Qu'est-ce que le Contrat social ? (4)

Pour nous résumer, examinons le fondement de l'idée de Contrat social. Dans toutes les théories du Contrat, il y a une idée primordiale. L'homme n'a aucune bonne raison de vivre naturellement en société. Chaque école contractualiste révèle cette aporie : les hommes sont asociaux, amoraux, et politiquement indéterminés. Il lui faut donc réaliser un pacte associatif pour qu'ils puissent pleinement vivre en société. Toutes les formes de gouvernement en dehors du pacte sont elles mêmes un pacte mais non consenti (le serment par exemple) ou alors, le gouvernement n'existe pas et l'état civil non plus. Pour les contractualistes, la vie sociale fait problème car les individus sont habités par des pulsions contradictoires.

C'est aussi à partir des conclusions sur l'asociabilité humaine que la "théorie des jeux" des contractualistes anglo-saxons prendra son essor. L'idée de Contrat social est soumise au calcul des intérêts et rattrapée par des formes d'utilitarisme en posant que les hommes ont davantage intérêt à coopérer qu'à agir de manière individuelle d'où la nécessité du pacte social et de l'Etat. La rupture s'opère, chez Rawls par exemple, en ne se souciant plus de la question du peuple et de la constitution du corps politique mais en se dirigeant vers une théorie de la justice qui s'applique à des individus qui acceptent la règle parce qu'elle est profitable et que de meilleurs résultats sont obtenus par la collaboration. Cependant on peut se demander, si en ne fondant la justice que sur le calcul des intérêts, on peut certes justifier la régulation par l'Etat, mais n'élimine-t-on pas la nécessité de l'Autre dans sa dimension affective, éthique et politique ? Bref, peut-on séparer la morale de la politique ?

L'héritage du Contrat social s'est trouvé par ailleurs confronté à une critique totalement radicale avec la pensée marxiste. L'opposition résiduelle entre Marx et Rousseau par exemple repose sur le fait que le premier ne donne pas la possibilité à la politique de s'affranchir du pouvoir économique. Pour Marx, l'homme ne fait pas l'Histoire ce sont les forces économiques qui sont à l'oeuvre ; le matérialisme de Marx dépossède l'être humain d'une quelconque possibilité d'agir. Le Contrat social naît de l'idée contraire. La volonté humaine édifie les systèmes et le gouvernement des hommes. Sans entrer dans le détail, la critique oublie sans doute le fondement égalitariste du Contrat primitif, notamment mis en lumière par Rousseau dans son second discours.

Enfin, l'insistance du Contrat social à s'organiser en corps politique a fait apparaître une autre réaction qui a finalement capté l'intérêt de nos sociétés modernes. Il s'agit de la notion des Droits de l'homme. En individualisant le droit et en l'appliquant selon les parties qui composent le corps social, c'est le corps politique qui se retrouve affaibli. S'il y a une forme d'utilitarisme dans le contractualisme, c'est bien cette dernière qui a finalement contribué à éclipser, tout en régénérant mais sous une forme beaucoup plus libérale, le Contrat social. Les Droits de l'homme ont donc concentré notre idée de Justice en omettant de replacer l'individu dans un cadre politique, en sanctuarisant notamment la dignité de la personne humaine. En s'opposant à l'aliénation totale du citoyen au corps politique, la Déclaration des droits l'homme a mis ainsi comme une ligne de démarcation infranchissable entre droit individuel et corps politique.

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