L’artiste, vecteur de sérendipité.

 

Le dispositif, en tant que structure plastique et sociale, est ce qui légitime encore certainement le mieux la position de l'artiste créateur de produits sociaux. Ces produits, en tant que supports, permettent de relier différents usagers et constituent des communautés.

 

Ce commun est réalisé en fonction de formes qui déterminent le produit, qui vont au delà de celles employées pour constituer sa simple apparence. La valeur du produit peut dépendre du genre formel représenté, mais également du contenu proposé, ou mieux encore, de cet assemblage. La valeur du produit social pourrait être sa capacité à nous faire naviguer entre différents genres, comme vecteur de sérendipité.

 

Il s'agit sans doute de dépasser le cadre restrictif de l'artiste, en tant que figure attachée à un genre ou style particulier, pour le valoriser comme générateur de contenus. Ainsi, d'une certaine façon, nous pouvons mettre un lien entre les content managers exerçant sur l'internet et des hypothétiques artistes générateurs de contenu. Quelle pourrait être leur principale différence ?

 

Certainement ce qui différencie l'émulation de la concurrence, mais ce n'est pas tout. Le destinataire est très important. En fonction des personnes à qui vous vous adressez, votre relation à autrui peut être soit bénéfique ou néfaste. Alors que la concurrence se fixe un objectif, une finalité à atteindre, dans le cas de l'émulation, la relation, le moyen, sont plus important. Nous pouvons considérer l'émulation comme une sorte de jeu et la concurrence comme une économie. La valeur accordée aux destinataire change évidemment la qualité de la relation, mais surtout les registres, les genres dans lesquels il évoluent.

 

L'enjeu se situe donc autour de l'exposition des destinataires. Alors que leur présence, leur visibilité, implique, par le désir de reconnaissance, l'appropriation d'un genre supposé adéquat à leur profil, les dissimuler permet de poursuivre des activités ludiques davantage désintéressées.

 

En tant que créateurs de produits sociaux, l'artiste génère de façon ludique, d'autres contenus, et par ce biais, des écarts, des incohérences entre les formes contenant et celles contenues.

 

En tant que générateur de contenus, il met donc en place un dispositif, une structure et s'en retire pour mettre dans une situation de jeu les différents utilisateurs de son produit, qui se réapproprient le contenu et en produisent d'autres. La situation de jeu est permise lorsqu'elle est dissimulée, ou plus précisément sélective. Dissimulée des non initiés, et restreinte à un public de confiance. Le dilemme est que les critères de cette sélection peuvent nuire à la sérendipité. Dans ce cas, la diffusion, les fuites qui révèlent l'existence de la communauté dissimulée peuvent apporter de nouveaux pratiquants jusqu'alors non intéressés par ce genre de pratiques. La sérendipité étant alors produite par effet de contagion, en tant que fuite d'informations.

 

Alors que les pratiques populaires ont su garder confidentielles certaines de leurs façons de fonctionner, conservant les recettes qui ont maintenu leur identité, ces produits sociaux peuvent connecter ces usagers et maintenir leur cohésion en restreignant l'accès au contenu qu'il modifient.

 

Article publié initialement sur Esthétiques Industrielles.

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