Luc Ferry: philo tragique à Colombey

Il y a des philosophes qui vivent comme ils pensent. Et au fond la philosophie n'est pas autre chose que cet appel à vivre selon notre pensée. Mais il y a aussi des philosophes qui aiment vivre selon ce qu'ils pensent d'eux-mêmes tout autant que selon ce que l'on pensent d'eux. La semaine dernière Luc Ferry, l'ancien ministre de l'Education nationale - vous aviez déjà oublié - s'est une nouvelle fois reclassé professionnellement sur la terrre gaullienne de Colombey-les-deux-Eglises. Invité par le patronat local, devant un parterre de chefs d'entreprise, Luc Ferry est venu abreuver de Socrate, celui qui ne faisait payer son enseignement, quelques auditeurs triés sur le volet.
Il en va ainsi de ces pauvres philosophes que l'on n'écoute plus. Ils ont compris, puisqu'ils sont quand même très intelligents, qu'il fallait d'abord subjuguer, séduire avec quelques formules magiques commençant par "Comme dans sa République, Platon..." ou "Si on relit bien Aristote..." ou encore des phrases avec "sens" et "interroger" pour faire joli, ceux qui, à défaut de pratiquer la philosophie, aiment sentir qu'ils en font partie. Le cercle des patrons disparus a trouvé une forme de caution intellectuelle qui s'ajoutent aux ornements du comité d'éthique du Medef.
On peut reprocher à Michel Onfray beaucoup de choses mais pas celle-là. L'université populaire est exactement à l'opposé de la méthode Ferry. A cela il faut ajouter un certain nombre de croisières réservées à ceux qui ont entre 2000 et 3000 euros pour voguer en compagnie du Pic de la Mirandole de la philosophie. Finalement, les marchands ne font qu'investir du temps de cerveau disponible des bourgeois de province. Maintenir les apparences dans ce petit monde est sans doute inestimable.
Ah oui, il me vient à moi aussi la tentation de citer. "Je pense qu'il n'y a personne qui ait rendu plus mauvais service au genre humain que ceux qui ont appris la philosophie comme un métier mercenaire". C'est de Sénèque. Je prends aussi les chèques.

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