Lettre ouverte au futur Président du Conseil de l’Union européenne, sur l’urgente priorité agricole et alimentaire.

Monsieur le Président,

Vous allez, le 1er juillet prochain, présider le Conseil européen pour 6 mois.

La présidence française est attendue avec intérêt et questionnement en raison de vos déclarations et engagements sur le « retour de la France en Europe » après une période d’attentisme qui faisait suite au référendum français de 2005 rejetant le traité constitutionnel.

Dès votre accession à la présidence de la république en France, vous n’avez pas ménagé vos efforts pour doter l’Union européenne d’un nouveau traité adopté à Lisbonne en décembre dernier.

 

Si je m’adresse à vous par anticipation, c’est que la prochaine présidence française de l’Europe ne dure qu’un semestre et qu’il importe, comme le font actuellement vos ministres et votre administration, de bien préparer cette échéance.

Vous êtes bien entouré par M. Jouyet, votre Secrétaire d’Etat aux affaires européennes qui connait parfaitement les dossiers européens ainsi que les rouages de la machinerie communautaire.

Le Secrétariat général des affaires européennes (SGAE) ainsi que laReprésentation Permanente de la France auprès de l’Union Européenne sont à vos côtés pour apporter leur contribution à la réussite de votre présidence.

Vos Ministres se sont, pour certains, déplacés à Bruxelles, pour prendre la mesure des divers dossiers dont ils auront la responsabilité lorsqu’ils présideront les divers Conseils de l’Union.

En somme, tout semble prêt pour que la France puisse pleinement jouer son rôle d’impulsion de la dynamique européenne et des politiques communes après que les questions institutionnelles aient été provisoirement réglées avec le traité de Lisbonne.

Je voudrais en venir, Monsieur le Président, au contexte politique dans lequel vous allez exercer, durant les six derniers mois de 2008, la Présidence de l’Union européenne.

Ce contexte est celui d’une échéance politique, à la fois pour la Commission et le Parlement européens.

Comme vous le savez, ces deux institutions sont, avec le Conseil que vous allez présider, les trois acteurs majeurs du triangle législatif et politique de l’Union européenne.

Aussi est il légitime de se poser une question : la Présidence française risque-t-elle de voir son action affaiblie ou freinée en raison du ralentissement des activités de la Commission et du Parlement, les commissaires et parlementaires européens arrivant au bout de leur mandat ?

Il en est ainsi de la Commission européenne, l’organe principal de l’initiative réglementaire qui n’assure plus que les affaires courantes et ce d’autant plus que son Président, José Manuel Barroso, candidat à sa propre réélection, ne veut pas de vagues durant le processus de ratification du traité de Lisbonne.

Ce contexte institutionnel et politique conjoncturel pourrait ainsi sembler défavorable à la France au moment où elle va prendre les rênes de l’Union européenne.

En réalité, Monsieur le Président, il n’en est rien et, de manière paradoxale, cet aléa politique conjoncturel constitue une opportunité pour qu’à la Présidence du Conseil, vous engagiez l’Union sur des enjeux et dossiers stratégiques pour l’Europe et le monde.

On peut, en effet, interpréter votre affirmation du « retour de la France en Europe » comme l’expression d’un « retour de la politique » au sein d’une Union européenne marquée avant tout par la dynamique économique.

Alors que nous venons de célébrer, ces jours ci, la journée de l’Europe, quel plus beau cadeau vous pourriez faire à la construction européenne que de renouer avec l’initiative politique, à l’image des fondateurs de l’Europe, véritables architectes politiques de notre organisation commune.

Face à cette tâche ambitieuse, bien que complexe et ardue, permettez-moi, au travers de cette lettre, quelques suggestions susceptibles de guider votre action à la présidence de l’Union européenne.

Vous avez fixé avec le Gouvernement les priorités de votre Présidence que l’on peut résumer succinctement par les mots suivants : climat, énergie, immigration, défense, agriculture, Union pour la méditerranée.

Ces dossiers sur lesquels vous allez concentrer votre action à la tête de l’Union, ont un point de convergence fort : celui des capacités d’une communauté locale, nationale, régionale à assurer l’approvisionnement alimentaire, énergétique ainsi que la sécurité de sa population.

Or la question agricole et alimentaire est en relation d’interdépendance étroite avec le changement climatique, l’énergie (food,fuel,biomasse), l’immigration (fixation des populations) et la défense (arme alimentaire et sécurité).

Aussi voudrais-je attirer votre attention sur un enjeu majeur pour l’Europe et le monde dans une actualité qui voit la résurgence de crises alimentaires, de la faim et de l’envolée des prix des matières premières.

Monsieur le Président, la question agricole, agroalimentaire et alimentaire doit être au centre des préoccupations pour l’équilibre et la sécurité du monde.

Trop long longtemps négligée au niveau régional et mondial, ainsi que par les organisations internationales, cette question interpelle bien évidemment l’Europe en raison de sa position majeure dans les échanges mondiaux et du poids de sa Politique Agricole Commune (PAC).

Sa responsabilité, tout comme celle de ses principaux partenaires mondiaux, doit être engagée dans la recherche d’un équilibre et d’une sécurité alimentaires dans le monde.

La question cruciale qui se pose aux responsables politiques européens est celui d’une réforme de la PAC qui réponde aux défis alimentaires de la mondialisation.

Pour cela cette réforme doit être menée à partir d’une exigence et ambition nouvelles, celles d’une Europe agricole et agroalimentaire contribuant, avec les autres grands espaces régionaux, à cet équilibre et cette sécurité alimentaires.

Les crises récentes démontrent qu’il ne revient pas à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) de régler ces questions car son rôle est d’ouvrir les marchés au commerce, à la concurrence et non de réguler les échanges pour permettre le développement d’une production agricole assurant l’alimentation des régions et territoires du monde.

Ainsi est-il urgent, sous votre conduite, que l’Union Européenne en appelle à une concertation mondiale sur l’agriculture, l’alimentation et le développement en s’appuyant de manière plus efficace sur les organismes et agences internationales concernées.

Cette même question agricole et alimentaire, avec celle de l’eau, apparait aussi fondamentale pour la réussite du projet d’Union pour la Méditerranée dont vous avez eu l’initiative et le courage politique de relancer, alors que le processus de Barcelone s’enlisait.

Monsieur le Président, nombreux sont les dossiers que vous aurez à initier, à traiter ou à faire progresser durant les 6 mois de présidence française de l’Union européenne.

Parmi ceux-ci, les plus fondamentaux pour l’avenir et la sécurité du monde, il y a encore et toujours la question agricole et alimentaire.

Ce que nous avons réussi pour l’Europe, il faut le réussir avec le monde, pour le monde.

Dans l’environnement global, mondialisé, urbain et technologique du XXIème siècle, l’agriculture et l’alimentation restent vitales et stratégiques.

Nous attendons de vous et de l’Union européenne une initiative forte et durable dans ce domaine, notamment dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée.

En vous souhaitant les meilleurs résultats pour votre future présidence européenne, je vous prie de croire, Monsieur le Président, à l’expression de toute ma considération.

 

Francesco DELFINI

Lobbyiste européen

frdelfini@gmail.com

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