Démunis, de Katharina Hacker

Les chaussures, tantôt elle n’y pense pas, tantôt elle ne trouve pas. Et soudain, on tombe sur le titre allemand du roman, Die Habenichtse, littéralement, Les va-nu-pieds. Pas loin…

Pas loin du tout : il y a dans ce livre la puissance évidente du conte. Non du côté de Cendrillon, mais plutôt vers l’un des plus terribles récits d’Andersen, Les Souliers rouges, où l’enfant coupable d’indifférence est entraînée dans une danse contrainte et sans fin.Car Démunis est en fait un grand livre autour de l’indifférence. Comme protection contre la violence du monde,et génératrice de défaites intérieures. C’est un livre, aussi, sur les effets secondaires de l’Histoire. Lu il y a quelques mois – il a fait rentrée littéraire étrangère – un livre qui vous suit. Un livre qui reste et accompagne, obscurément.Qui vous perd un peu, de prime abord, ou plutôt demande une disponibilité, lecture flottante presque, confiance , plaisir très vite. Trois, quatre, cinq chapitres alternent des fragments d’existences, en rupture les uns avec les autres, sans rapport apparent.Il y a Sara, enfant martyre, séquestrée dans une maison, battue souvent, si peu regardée qu’elle n’a qu’une perception floue d’elle-même, enfant « qui ne grandit pas », c’est ce qu’elle sait.Pour elle, il y a les moments acceptables, quelque chose comme des bruits ordinaires dans la cuisine, et les mauvais, alcool et coups. Entre, la vie derrière la porte bouclée.

 

 

 

 

 

 

Il y a Dave, dealer d’occasion, errant urbain, une confusion de violence sourde, de souvenirs fragmentaires. Pré-déterminé social, à la recherche de Mae, son amie toxico, sans très bien savoir s’il l’a balafrée, ou non.

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Ily a surtout, figures centrales du tryptique narratif, Jakob et Isabelle, d’abord à Berlin, puis à Londres. La vie de Jakob, avocat, se précipite. Lors d’une soirée, il retrouve enfin Isabelle, aimée, rêvée, cherchée pendant des années, conquise enfin, mais l’a-t’il regardée ?Ou bienont-ils tous deux regardé, sur les écrans brouillés des télés, les avions percuter Manhattan, et se sont-ils précipités dans l’amour possible, démunis soudain en effet, soucieux de se préserver ? Parce qu’un collègue est mort dans les Twin towers, Jakob hérite du poste à Londres pour mieux y retrouver l’histoire proche : il est chargé du recouvrement des biens juifs en Allemagne de l’Est, au terme d’une double spoliation, celle du nazisme, celle du communisme. Et tombe en fascination ambiguë pour son patron.

Isabelle, l’être de légèreté en tennis usées, graphiste et illustratrice, qui ne veut pas s’apitoyer sur les victimes du 11 septembre, car il y en a tant, des victimes. Isabelle qui commence à dessiner une fillette vêtue de rouge dont un ami lui dit qu’elle est inquiétante. Isabelle qui veut ignorer, les coups, les cris derrière la cloison de sa maison.

 


Ce n’est pas trahir le livre que de le préciser : tout les sépare, mais ils vivent dans la même rue. Une de ces rues londoniennes où se côtoientlogements sociaux,pubs, et maisons rénovées pour jeunes avocats en passe de réussite.Et tout devient opaque, inquiétant. Ce n’est pas le moindre talent de Katharina Hacker que de ne pas trop éclairer, tout en nous laissant inquiets, en bascule entre deux possibles, le drame presque comme un soulagement, ou l’ordinaire. On a les deux.Les enfants martyrs peuvent être peu aimables, ou tortionnaires de chats, les voisines pousser à la mort, le dealer perdu en quête d’une normalité fantasmée, jamais approchée, le thé sous le cerisier, la maison,poursuivre sa vie dans les arrières cour de pubs, les avocats impeccables filocher un patron pour comprendre quelque chose à l’amour tandis qu’une faille grandit dans leurcouple, peu d’événements. Mais un amorti permanent de la peur, un thriller du ne pas faire.Albert%20de%20Mun.jpgTout ceci se déroule dans l’après-septembre 2001, et dans les semaines qui précèdent l’entrée en guerre de la Grande Bretagne. Forcément, on va avoir des attentats, dit quelqu’un, mais ça se perd dans la rumeur générale, la vibration urbaine, l’inquiétude intime,le désir, l’humiliation comme aboutissement du désir, le « nous garderons le souvenir de quelque chose d’irréel et de mauvais goût, mais un jour où l’autre, ça deviendra réalité et nous menacera ». Comme est vague la compréhension que porte Jakob envers ces vieillards établis en Angleterre et qui veulent, quelque part derrière Berlin, récupérer une maison où ils n’iront jamais.
D’ordinaire, les références de la presse enthousiaste en quatrième de couverture sont à oublier, mais ici, la maison Bourgois a choisi un bref extrait du Buch journal : « Par les thèmes abordés, Démunis se rapproche de Samedi de Ian Mc Ewan, et, par le style, de Virginia Woolf, dont Hacker prouve qu’elle est une disciple directe ». En ce qui concerne Virginia Woolf, oui, même refus du psychologisme, mêmes énigmes momentanées du quotidien, mais deux langues : là où l’anglais se prête à la surimpression légère, l’allemand allonge et précise. Mais de part et d'autre, magie de l'écriture. Instantanés londoniens pleins d'acuité.Et pour faire bonne mesure, on peut même convier, avec Ian Mc Ewan, Faulkner, côté chaos intérieur.

2001 a-t-il occulté en France le roman de Katharina Hacker, qui a reçu le Deutscher Buchpreis en Allemagne, été récompensé en Espagne, traduit un peu partout en Europe ? Bien possible, en effet (oh, encore un truc sur le 11 septembre) alors qu’il ne s’agit que d’un arrière-plan. « Désormais le 11 septembre n'était plus que la ligne de démarcation entre un avant imaginaire insouciant et les jérémiades pleureuses, agressives qui ne cessaient de se propager.»

Katharina Hacker, native de Francfort en 63, philosophie, histoire, civilisation juive, vie en Israël, retour à Berlin pour écrire : son parcours est déjà une interrogation. Jakob et Isabelle vivent un ébranlement insidieux qu’ils veulent ignorer, ils sont de l’après chute du mur, ils se veulent de l’après, avec la déterminationet les manques des désorientés de l’Histoire.Lirez-vous, ou pas ? Bon moment pour la disponiblité. Mais pas grave, sinon, Démunis n’est pas livre d’une saison,je crois bien qu’il perdurera, un de ces livres qu’un jour on vous place dans la main : lis ça.

Démunis, de Katharina Hacker, belle traduction de Marie-Claude Auger, Editions Christian Bourgois, 23 euros

La petite fille rouge, photo de Pablo Valverde

 

Prolonger :

L'article de Sylvain Bourmeau, hommage à Chritian Bourgois, découvreur

 

 

 

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