La mariée était trop belle

«Lonely Hearts»: téléchargé sur Internet, c’est un clip du musicien Joakim. Exposé au Centre Pompidou, c’est une vidéo de l’artiste Camille Henrot. Question d’usage, de contexte, de légitimation aussi

«Lonely Hearts»: téléchargé sur Internet, c’est un clip du musicien Joakim. Exposé au Centre Pompidou, c’est une vidéo de l’artiste Camille Henrot. Question d’usage, de contexte, de légitimation aussi, le musée comme le web ont leurs modalités d’attribution, leur hiérarchie interne, leurs auctorialités principales — et bien des artistes contemporains ne se privent pas de passer ainsi de l’un à l’autre, de l’anonymat à la signature, de la basse définition du Web au grand écran du musée — et vice-versa en important dans le champ de l’art le tout-venant de la pop culture et la gamme low-tech des images pixellisées. « Lonely Hearts », c’est donc un clip et une chanson qui datent de 2007, déjà — mais outre la nature sans âge de ces images, l’actualité récente de ce film tient également à son téléchargement avant-hier au premier plan de mon écran d’ordinateur : la propulsion des images téléchargées sur le web leur donne une actualité, quand la rediffusion télévisuelle les ancre davantage dans le passé. Le comble d’Internet et de sa « mémoire active » : une immense archive sans conscience historique.

 

Il n’est pas tout de suite question de cela, dans « Lonely Hearts » : paradoxalement, c’est sur ce refrain douloureux que l’artiste Camille Henrot a composé un clip entièrement constitué de films de mariages. Loin des images standards de l’industrie du vidéo-clip, mais dans la pleine tradition artistique du « Found footage » (ces films trouvés, récupérés et remontés de manière à composer un nouveau film), elle organise ici un montage serré, rythmé, avec des images d’hier et d’aujourd’hui, pour retracer, depuis l’arrivée de la famille à l’église jusqu’aux départs des mariés en voyage de noces, cette histoire d’amour collective qu’est l’institution du mariage. On traversera, au passage, une quantité très variée de régimes d’images : vieille pellicule filmique, films tournés à la Super-8 ou en VHS, noir et blanc ou couleurs, parmi de plus récentes vidéos téléchargées sur Internet. Où l’on suit à la fois la pérennité de cette cérémonie sur près d’un siècle, son caractère toujours enchanteur, l’émotion persistante de son conte de fée et de princesse, et son adaptation aux mœurs d’aujourd’hui.

Mais à l’inverse de ces images, et le refrain « Lonely Hearts » est là pour nous le faire entendre, il flotte au-dessus de ces visages heureux, de ces corps en mouvement, de ces familles composées, de ces images un peu surannées, quelque chose comme une inquiétude amoureuse, voire une fatalité : cette autre réalité sociologique du divorce, par où se terminent aujourd’hui deux mariages sur trois. Et la brisure des extraits, leur fragmentation vient insinuer cette autre vérité. C’est dire qu’au travers de tous ces films, passés comme présents, le mariage est immédiatement vécu comme un souvenir — et la caméra est là pour, d’emblée, le commémorer.

(On opposera de ce point de vue la pratique du film à cette autre institution visuelle qu’est la photographie de mariage. Quand le photographe fige, fixe et officialise le couple dans un « ça a été » qui se veut durable, le vidéaste, plus souvent amateur, penche vers l’histoire familiale et suit le déroulement de la journée. Et j'ai le sentiment que ces films enregistrent surtout le passage du mariage lui-même, son caractère momentané dans la vie des êtres.)

 

Enfin, de l’amour circule ici. Et peut-être cela tient-il profondément à ce couple du vidéo-clip, à cette équation masculin/féminin de la collaboration entre le musicien Joakim et la plasticienne Camille Henrot. Entre les rêves perdus de mariage de l’une, et les cœurs brisés de l’autre, le vidéo-clip « Lonely Hearts » met en scène une love story contemporaine, c’est-à-dire à la fois charmée et désenchantée, dans la longue histoire, faite d’unions et de séparations, entre le son et l’image.

 

Jean-Max Colard, Web Memories

Dans son projet en cours d'écriture des Web Memories, le critique d’art Jean-Max Colard choisit et commente, dans la masse d’images qui défilent sur Internet, des « objets » vus sur le web et dont il interroge le statut d’œuvre d’art.

 

- « Lonely Hearts » : http://vids.myspace.com/index.cfm?fuseaction=vids.individual&VideoID=7214107

- Projection des films de Camille Henrot, Cycle « Demain dès l’aube, 2007-2008, les jeunes cinéastes d’aujourd’hui », Centre Pompidou, 15 mai 2008 à 20h.

 

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