Il n’en reste que 200 en France et moins d’une dizaine dans la région. A Arles, le disquaire indépendant ne souhaite pas voir le marché du disque les pousser à fermer. Jean et Catherine (qui organise Convivencia, le petit frère des Suds) se font désormais épauler par « l’association pour le maintien à Arles du disquaire de proximité » la première amap de disquaires de l’univers. L’histoire est en cours rue Réattu.
A l'automne dernier, Jean et Catherine tiraient la sonnette d'alarme. « Avec la trésorerie, nous ne tiendrons pas plus loin que fin novembre ». Pour le disquaire historique de la ville, après 22 ans d'activité, l'arrêt était à l'ordre du jour. « Quand on parlait de s'arrêter à nos clients, on nous disait ''c'est pas possible, vous n'avez pas le droit'' alors on a réfléchi ensemble à l'idée d'une Amap de disquaire. » Au printemps, « l'association pour le maintien à Arles du disquaire de proximité » voyait le jour. Et depuis 220 clients se sont engagés dans la durée à leurs côtés. « Il s'agit d'associer les clients à la démarche » Les adhérents s'engagent sur un versement mensuel qu'ils règlent au disquaire et bénéficient d'un crédit pour choisir leurs disques quand bon leur semble. Pour pérenniser l'activité, il leur faudrait 400 adhérents.
Jean revient sur le constat économique, « face au marché du disque qui s'écroule et la concurrence du téléchargement illégal, la vente par Internet ou les supermarchés, nous ne vendons plus assez. » Pourtant sa ''Boutique des passionnés'' oppose un positionnement particulier : « notre magasin est un lieu de conseil, de découverte. » Il va plus loin en abordant le champ démocratique et une démarche citoyenne, « proposer un commerce de proximité de produits culturels et surtout qui diffuse les créations locales. » La boutique permet aux artistes locaux et régionaux de vendre leurs œuvres en circuit court. Le rappeur du quartier de Barriol, Kamikaz, Le condor, Jean Marie Carlotti peuvent par exemple en témoigner.
Plus qu'un constat d'échec économique, Jean et Catherine l'ont mauvaise contre le système tout entier. Jean dénonce : « rien n'est fait pour protéger la profession ». Au premier rang des accusés, une fiscalité peu favorable « nous n'avons pas de privilèges comme les libraires avec une TVA à 5,5%. De plus, les livres bénéficient du prix unique ce qui permet aux librairies indépendants d'afficher les mêmes prix que les FNAC ou la grande distribution. » La concurrence est inégale, « la grande distribution propose des prix à la vente moins cher que ceux auxquels nous achetons nos produits. Pourtant, une organisation est censée défendre leurs intérêts au niveau national. Le Calif (Club Action des Labels Indépendants) a pour objectif depuis 2005 de « protéger et développer le réseau de disquaires». Mais Jean ne veut même pas en entendre parler : « nous avons envoyé 5 ou 6 lettres sans jamais avoir de réponse.» En réalité, l'organisation dépendant du ministère de la Culture s'intéresse plus à la diffusion des labels qu'à la sauvegarde des points de vente existants. Pire, le Calif annonce la mort des disquaires classiques et selon l'organisation nationale, il faut « expérimenter l'implantation des points de vente de disques ou vidéos dans les lieux alternatifs : magasins d'instruments de musique, lieux de concerts, salles de cinéma... ».
Jean et Catherine ont développé depuis longtemps une librairie spécialisée sur le monde occitan, le flamenco et la tauromachie. Un secteur qui marche grâce à une culture forte dans la ville. Mais ils ne souhaitent pas lâcher l'affaire sur le disque et voient des raisons d'espérer. « Des gens reviennent vers le disque car ils souhaitent l'objet pour se constituer une Cédéthèque de référence. Puis nous avons les pépés et les mémés qui ne savent même pas ce que veut dire téléchargement. ».
Depuis peu, une nouvelle clientèle s'approche d'eux, attirés par la démarche de l’amap disquaire. Ceux qui luttent contre l'uniformisation de l'offre culturelle et les fervents défenseurs du tissu de commerçants locaux. Alors au lieu de se résigner, dans un réflexe de survie, les disquaires se jettent dans l'économie solidaire face au déterminisme économique. Résister, toujours.
Eric Besatti / le gai savoir