Si juifs et arabes se tenaient le manche

Juifs et arabes réunis par le Chaâbi, musique populaire algérienne, séparés par la guerre, les musiciens d’El Gusto se sont retrouvés par la volonté de Safinez Bousbia. Il en est sorti un documentaire puis une tournée, qui passe aux Suds ce soir. Rencontre avec Safinez, la réalisatrice, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

Juifs et arabes réunis par le Chaâbi, musique populaire algérienne, séparés par la guerre, les musiciens d’El Gusto se sont retrouvés par la volonté de Safinez Bousbia. Il en est sorti un documentaire puis une tournée, qui passe aux Suds ce soir. Rencontre avec Safinez, la réalisatrice, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible.

Quel est votre parcours ?
Je suis née à Alger. J’étais architecte de formation en Irlande car j’y habitais. J’y suis allée pour des vacances. Même si je suis d’origine algérienne je n’ai jamais vécu là-bas et en fin de compte on a fait un périple touristique basique : faire la balade à la Casbah. Là-bas, je vois un miroir qui me plaît dans une échoppe, et on a pu communiquer avec le miroitier qui nous raconte qu’il est aussi un grand musicien de l’époque. Et là, il commence à nous sortir ses albums, nous raconter sa grande fierté d’avoir été élève dans la première classe de Chaâbi qui existait au conservatoire El Akan. Au fur et a mesure des discussions, j’apprends qu’il a perdu tout contact avec ses amis qu’il voulait vraiment revoir. Je me suis juste proposée de l’aider à les retrouver.

Et la galère a commencé ?
C’est ça. Ça a pris deux ans et demi. Il a fallu trouver le registre d’inscription au conservatoire sur lequel il y avait les adresses à la Casbah, lorsqu’ils y habitaient gamins. Et en fin de compte, il fallait faire du porte-à-porte à Alger dans toutes les banlieues. Il fallait les tracer presque. Puis, quand je les ai enfin retrouvés, ils avaient des histoires extraordinaires à raconter, ce sont des personnages sortis de romans alors je me suis dit : c’est un film.

Le processus s’est donc mis en marche...
Le projet était quand même assez fou : reformer un orchestre, une tournée.. Alors, je me suis retrouvée à le faire moi-même. J’ai vendu ma maison, mes biens et je me suis lancée dedans et huit ans plus tard on est là. Heureusement, je n’étais pas seule. Beaucoup de gens se sont impliqués, se sont donnés à fond dans le projet pour que le rêve soit réalité.

Vous avez réussi à réunir à tous les membres, certains n’étaient pas décédés ?
La première classe était une vingtaine. Ils étaient très âgés, entre 72 ans et 95 ans. Alors pour jouer des solos ou chanter, ça allait très bien mais pour tenir une nuit au sein d’un orchestre, c’était plus compliqué. On a recruté des jeunes musiciens et on a fini avec tous les fils de tous les parents qui étaient dans la classe du Conservatoire.

Au total combien de musiciens ?
Quarante-deux. Depuis nous en avons perdu quelques-uns et aussi réduit un peu l’orchestre, ceux qui passent à Arles seront ving-et-un.

Les autorités algériennes vous ont soutenue ?
Pas vraiment, non. Nous avons eu beaucoup de difficultés avec les autorisations et autres, mais j’ai eu beaucoup d’aide de la population : les gens ont ouvert leurs maisons, je n’étais pratiquement jamais obligée de payer les repas pour mon équipe, nous étions invités partout, par les habitants de la Casbah, par les fans des musiciens.
Le film sortira en Algérie?
On s’est battu pendant 9 mois pour avoir le visa d’exploitation, nous venons de l’avoir, c’est la bonne nouvelle. On sort le documentaire pendant le Ramadan.

«Ce sont des personnages de roman»

Comment sont perçus les musiciens là-bas? Le statut d’artiste est différent en Algérie non?
Officiellement, mais vous avez deux mondes parallèles : officiellement, avec l’autorité, c’est une chose, mais parmi les gens c’en est une autre : les artistes sont respectés dans leurs quartiers, c’est presque des maîtres, ils sont limite vénérés.

Le film connaît un succès inattendu ?
On est agréablement surpris, puisque l’orchestre a une tournée de 20 dates, le film sort dans pas mal de pays. Il va sortir bientôt au Maghreb. Nous allons travailler sur des projets en plein air pour l’année prochaine, quand nous aurons soulevé assez de fonds pour pouvoir faire voyager le film là où par exemple il n’y a pas de cinémas.

Quelles sont vos actualités, vous continuez dans la réalisation?
Je prépare mon prochain film : une fiction. On m’a dit que dans le documentaire « El Gusto » il n’y a pas de femmes, dans le prochain il n’y aura que ça !

Propos recueillis par Margaux Bonet / le gai savoir

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