Algérie(s) 1/4 : Plenel « il faut créer un imaginaire positif »

Les énergies ne manquent pas pour surpasser les conséquences des temps des colonies, 50 ans après l’indépendance. Dialogues avec les invités des Suds.

Les énergies ne manquent pas pour surpasser les conséquences des temps des colonies, 50 ans après l’indépendance. Dialogues avec les invités des Suds.

Edwy Plenel  : « il faut créer un imaginaire positif »

Lors de sa conférence fleuve sur le thème « Vérité et Réconciliation, pour une nouvelle fraternité franco-algérienne » la moustache de Mediapart donne un discours de la méthode pour arriver à la paix et l’amour entre les peuples qui vivent déjà ensemble. Extraits.


     "  Vérité et Réconciliation, pour une nouvelle fraternité franco-algérienne. J’ai proposé ce sujet là, déjà parce qu’il y a bien sûr cet anniversaire qui est un double anniversaire: l’anniversaire de l’indépendance du peuple algérien et l’anniversaire, pourquoi s’en cacher, d’une déchirure française. Donc comment parler de cet anniversaire, comment l’évoquer alors qu’il traverse des millions de nos compatriotes, comment sortir du piège de la revanche ? De la concurrence des victimes, des batailles de mémoires ou de ce que certains appellent la repentance ? Comment arriver à regarder en face cet anniversaire dans toute sa dimension? Un demi siècle, c’est beaucoup. Et puis, en même temps, dans cette idée de parler de ça et en cohérence avec tout ce qu’a fait Mediapart cette année où nous avons lancé cet appel à cette nouvelle fraternité franco-algérienne, c’est l’idée d’une vérité de l’histoire, d’une réconciliation des mémoires. En même temps, je me suis dit que parler de ça, et je trouve que la campagne électorale l’a prouvé, c’est véritablement parler de nous et c’est profondément parler de ce qui travaille en profondeur notre pays et qu’il faut qu’on arrive à guérir, à apaiser, qu’on arrive à se réunir autrement que dans la violence, la détestation, la haine, cet appel à la concurrence des identités, cette idée qu’il y a toutes sortes de fantômes qui hantent la maison qu’est la France, qui sont des fantômes du passé et qui font surgir du point de vue métaphorique, idéologique, médiatique des diables du présent, une diabolisation de l’autre. De l’étranger, du musulman, de l’Arabe, de celui qu’on ne connaît pas, qu’on ne voit pas bien, qu’on ne comprend pas bien. Nous sommes dans cette situation là. Et des imaginaires, il ne sert à rien de leur faire la leçon, ça ne sert à rien de dire, « ah, ça c’est raciste, ah ça c’est pas bien, ça c’est mal. » On ne fait pas la morale à des passions. Pour affronter et apaiser ces passions, il faut recréer un autre imaginaire. Un imaginaire positif. Quand il y a un imaginaire de régression, de tension, de bataille, de repli, de peur, et la peur qu’on ne maîtrise pas, il n’y a qu’une seule réponse possible. Pour moi c’est l’invention méticuleuse, patiente, tenace, déterminée, d’un imaginaire commun. Alors de ce point de vue, pour moi c’est pour ça que cet anniversaire, c’est pas seulement une date anniversaire et puis après on parle d’autre chose, je pense que c’est au coeur de notre histoire.

« pour affronter et apaiser ces passions, il faut recréer un autre imaginaire »

C’est évidemment au coeur de la relation entre l’Algérie et la France, entre le peuple algérien et le peuple français, c’est évidemment au coeur d’enjeux propres au peuple algérien lui-même, par rapport à ses dirigeants actuels qui, eux aussi, instrumentalisent l’histoire, en font une idéologie pour empêcher la pluralité des mémoires, des récits, une diversité, bien sûr qu’il y a ça de notre côté, mais de l’autre côté, il y a aussi un travail spécifique à faire. [...]

Ce passé, ça ne sert à rien de dire, « oh, il faut se libérer du passé. » Ce passé il est là. C’est une histoire très présente, 132 ans de relations entre la France et l’Algérie, de relations dans un rapport de domination mais aussi d’échange ; non seulement de violence de la conquête mais aussi de découvertes, de rencontres, de mélanges des cultures, d’apprentissages divers et variés, de curiosité, il n’y a pas eu que de la violence. 132 ans, c’est une très longue histoire et c’est une histoire qu’on ne peut pas effacer et qui marque profondément notre communauté nationale. Quand je dis qu’elle la marque, bien sûr qu’il y a la part algérienne de notre peuple mais la part algérienne de notre peuple n’est pas seulement l’histoire de l’immigration qui, avant 1962 comme après continue et crée une histoire commune mais c’est aussi le fait que, je disais des millions mais Benjamin Stora évalue à huit millions, pourrait-on dire six, sept, huit millions de Français directement concernés mais par extension vous imaginez les familles, vous imaginez les descendances, si vous prenez cette mémoire algérienne qui est au coeur de notre peuple dans sa diversité.

[...] Nous sommes face à une histoire qu’il faut raconter factuellement, méticuleusement, en sortant de toute idéologie, en n’essayant pas de grandir ou d’abaisser, en regardant les faits, en regardant toutes les violences : l’Histoire ne juge pas, l’Histoire n’est pas un tribunal moral, il faut bien dire les choses. En même temps, il faut accepter cette idée qu’à côté de cette histoire il y a un travail de la mémoire et qu’il y a des mémoires blessées, des mémoires non-apaisées. D’où cette idée de « vérité de l’Histoire » et de
« réconciliation des mémoires ».

Quel est l’enjeu au présent ? Je fais partie de ceux qui pensent qu’il ne s’agit pas que d’une rupture concernant la relation entre la France et l’Algérie. 1962 est la date qui détermine notre histoire française présente. Et tant que nous ne l’aurons pas dénouée, tant que nous ne l’aurons pas affrontée et assumée, tant que nous en ferons une guerre de religions, nous piétinerons dans notre histoire d’aujourd’hui, nous serons en régression. "

      

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