Ca fait quoi la directrice d'un festival en hiver ?

Onze mois de taff. Une semaine de festival. Non mais sérieux ? Que fait une directrice d'un festival comme les Suds à Arles quand la bise s'en vient ? Que mange-t-elle en hiver ? A quoi joue-t-elle ? Et puis d'abord, c'est qui Marie José Justamond qui, depuis dix-neuf ans, dirige le festival qu'elle a créé, quasiment seule, juste encouragée (et ce n'est pas mince), par les élus locaux et régionaux, une palanquée de copines et une toute petite équipe au long de l'année ?

Donc, petit portrait d'une sacrée bonne femme. Avec groupe. Forcément.

 

Terrienne avant tout

 

On ne va pas vous raconter sa vie et son œuvre. Sauf ce qui peut caractériser cette dame brune, drapée de noir l'hiver et joyeusement vêtue de couleurs vives au plus fort de l'été. Et puis parce que c'est important de savoir qu'elle est originaire du Gard Rhodanien, de Beaucaire, avec des racines qui puisent du côté des gorges du Tarn, dans une famille simple et paysanne. Parents militants, chrétiens de gauche, famille qui vibre lors des courses camarguaises, qui parle de valeurs et de trucs sérieux, dans l'ambiance joyeuse d'une fratrie de quatre gosses. Pas neutre cette histoire de racines, parce qu'on la retrouve au fil des choix de Marie José Justamond : les racines terriennes, ce sont celles qui font vivre la dramaturgie quotidienne, des naissances et des morts, des mariages et des enterrements. C'est une culture où on sait que du désespoir naît l'espoir, où le groupe est exutoire et rassurant en même temps. Avec ses règles. Ce n'est pas exagéré de penser que c'est comme ça que, pour peu que l'on soit attentif aux cultures du monde, on aime celles qui puisent dans leurs racines, leurs usages, leurs drames et leurs joies, pour faire naître des musiques. Et les partager.

Et puis bon : la belle dame « élégante à tous les sens du terme » dit Edwy Plenel, se retrouve à vingt ans avec une furieuse envie de quitter ce cocon un peu lourd parfois à cet âge. Où ça ? A Arles bien sûr. Aux Rencontres de la photographie où elle est assistante de communication, modèle, chargée des actions culturelles puis attachée de presse, notamment aux côtés d'un certain François Hebel, lors de sa première « incursion » arlésienne.

Mais ce n'est pas la photographie qui va caractériser le parcours de la pétillante demoiselle. Elle découvre la tauromachie et la corrida. Et son versus : là encore, aprés le rite des arènes, après l'arte, la mort, l'émotion partagée, elle aime l'explosion de fête. Les bringues. Les découvertes en Espagne et dans les arènes du Sud-Ouest. Et comme la dame puise (encore!) dans ses racines, une rigueur et une volonté d'aller au bout des choses, elle crée avec d'autres un club taurin de filles. Le premier. Où il n'est pas question de préparer des tapas, mais plutôt de proposer conférences, fêtes, événements de qualité. Obligatoirement. L'élégance a ses exigences : elle ne souffre pas l'erreur, la tâche (en Provence on dit la « bougnette »), l'a peu-près. Il me semble que c'est ainsi que Marie-José a sans doute découvert que, si dans la foule il est difficile de distinguer les uns des autres, dans la fête, la musique et le partage, tout se joue. Chacun apporte ce qu'il est. Ce qu'il a. Et comme ces repas du Moyen-Orient où chacun se distingue par le plat qu'il offre, il y a là, un chemin à suivre.

Pas étonnant donc qu'elle s'embarque avec Chico Bouchikhi (Gipsy Kings), dans une première aventure musicale : "Mosaïque Gitane". Le parcours des Gitans au fil des pays, les influences qu'ils ont gagnées et qu'ils ont essaimées sont un joli fil conducteur pour les musiques. Mais pas suffisant. Et puis c'est elle qui veut exprimer ce que ces musiques enseignent. Ce qu'elles disent des partages, des racines, des histoires et de cette invention d'avenir, notion ancestrale mais redevenue contemporaine.

Voilà. C'est comme ça qu'elle se lance, mais pas avec trois bouts de ficelle. Avec une équipe qui tatonne un brin certes, Mais à laquelle Marie José Justamond inculque vite sa rigueur, l'exigence de l'élégance. Et déjà, une programmation pointue, un financement solide, appuyé notamment par Michel Vauzelle, président de Région.

 

Aller chercher, aller entendre

 

Sauf que même avec l''équipe la plus réduite de tous les festivals, pas question d'attendre les tourneurs, tranquillement depuis son bureau. S'ouvrir. Partir. Ecouter. Laisser les belles histoires se construire, retrouver au fin fond d'un pays un artiste entendu par hasard ailleurs. Tisser un réseau d'amitiés. Le goût de la fête aide beaucoup. Une résistance physique au « Cristal » (boisson anisée et alcoolisée qu'on retrouve sous diverses formes dans toute la Méditerranée), une curiosité qui ne cesse pas. Et une vraie attention. C'est le bagage qu'elle trimballe dans sa valisette, entre deux crèmes de jour et un cache-nez. Plus un brin de patience : certains groupes, tiens comme Calexico, elle les attend deux, trois ans. Trouver le bon moment, la place juste dans le programme. Et dans une tournée qui ne doit pas sillonner la région avant ou après. Les choix, elle les fait au son, à l'émotion. Pas un Palestinien pour un Palestinien. Pas un éthiopien pour l'affiche. Non, c'est le trio Joubran parce qu'il est d'une rare qualité. Et que tel ou tel fera éclore des émotions, des couleurs qui racontent des histoires. Bref: pas de folklore, mais de la musique.Ah oui, dans la fameuse valisette à roulettes, il y a aussi Edouard Glissant, Edgar Morin et d'autres ouvrages qui viennent nourrir aussi, la réflexion dans le réseau des Musiques du monde où elle s'implique.

Voilà comment naît un festival qui, en dix-neuf ans, a su gagner chaque année en notoriété et en confiance : on vient voir et surtout entendre des groupes improbables sur le papier, rockeurs de Sibérie ou de Chine, artistes régionaux qui ont su, là aussi, puiser dans leurs racines pour en faire émerger une musique contemporaine. Engagée ? Oui. Farouchement même quand elle défend au long de l'année, des ateliers dans les quartiers d'Arles ou la maison centrale ? Teigneuse ? Oui, comme une mère défend son petit si on manque d'élégance. Dure ? Sûrement, comme on l'est dans les familles paysannes, où le travail bien fait permet ensuite, de prolonger la fête, fût-ce debout, épuisé, jusqu'aux premières heures de l'aube.

Mais bon, l'hiver, quand on s'inquiète du retour d'un soleil qui la rend cigale au sens où, elle déteste le froid et la pluie, la belle dame élégante sait aussi faire un truc particulier : prendre un peu de temps pour écouter, soutenir et aimer l'autre palanquée : celle des bénévoles qui font vivre les Suds.

Zut, je n'ai pas répondu à la question : que mange-t-elle en hiver ? Bèn comme vous, comme moi : ce qu'elle aime. Et ça fait partie de ses luxes.

                                                                                                                                                                                                     Silvie Aries

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