Tibet: la télé chinoise à la reconquête des esprits égarés

Sur les chaînes de la télévision publique chinoise, CCTV (China Central Television, Zhongyangdianshitai), le Tibet remplit chaque jour un peu plus les écrans.

Sur les chaînes de la télévision publique chinoise, CCTV (China Central Television, Zhongyangdianshitai), le Tibet remplit chaque jour un peu plus les écrans. Totalement silencieux sur les premières manifestations du 10 mars à Lhassa, les journaux chinois commencèrent à relater les événements lorsque parvinrent les premières images d’émeutiers tibétains et d’agressions de Chinois à partir du 14.

 

Ces images allaient pendant trois semaines faire le quotidien des journaux d’information et notamment du Xinwen Lianbo, la grand-messe du soir, journal officiel et austère récitant les nouvelles issues du Bureau central de la propagande et diffusé simultanément à 19 heures sur toutes les chaînes nationales.

 

Un reportage intitulé « Le 03.14» sous-titré « Rétrospective des événements violents de Lhassa » et la diffusion massive et répétée des images d’agressions, de destructions de magasins, puis les interviews des victimes, contribuèrent à conforter l’idée d’une émeute sauvage et meurtrière, fomentée par « la bande du Dalai »; sans souffler mot de la répression policière. Seules quelques allusions furent faites sur l’agitation qui gagna les provinces limitrophes du Gansu, du Qinghai et du Sichuan.


Vint dans un second temps la vague de programmes qui dénoncèrent le traitement qualifié de « complaisant et déformé » des événements tibétains par les médias occidentaux, « ignorants de la réalité chinoise ». Sur la chaîne d’Etat dédiée à « l’information », CCTV Xinwen (CCTV Infos), il fut répété à l’envi que les journaux occidentaux ne montraient que ce qui pouvait nuire à l’image de la Chine. Les commentateurs chinois se délectèrent des erreurs commises par CNN et les agences allemandes, et saisirent l’occasion d’assener doctement des leçons de journalisme à leurs confrères.

 

Image extraite du reportage 3.14, reprise ici dans l'émission Oriental horizon

 


Mais c’est un troisième flot d’informations sur le Tibet qui déferle aujourd’hui sur les écrans et dispute l’espace aux mésaventures françaises de la flamme olympique, rebaptisée « flamme sacrée » (shenghuo), et de ce fait nécessairement sujet à sacrilège. L’heure n’est plus aux images de violence dans les rues de Lhassa, mais à la reconquête des esprits dubitatifs par des arguments culturels et historiques. Il s’agit de démontrer la nécessité civilisatrice et la légitimité de la présence chinoise, en même temps que de célébrer la culture de la minorité tibétaine « libre d’expression ».

 

Toutes les émissions phares de CCTV Xinwen ont été mises à contribution. Ainsi, le présentateur de Eyes On (Gongtongguanzhu) ouvrait il y a quinze jours son émission plongé dans la lecture passionnante d’un livre sur l’art religieux tibétain pour introduire un reportage sur les trésors culturels de cette « partie de la Chine ». Il consacrait une semaine plus tard une autre demi-heure au récit de la vie d’un vieux moine du Potala, heureux de sa condition et quelques jours plus tard s’intéressait aux rêves de réussite de jeunes étudiants tibétains.


L’émission très regardée, Face à face (Mian dui mian) reçut pour sa part la célèbre chanteuse tibétaine Caidan Zhuoma, égérie lyrique de la Chine communiste depuis bientôt un demi-siècle. Elle conta avec émotion et sous l’œil bienveillant de son interlocutrice, combien sa famille était pauvre, comment elle-même s’enthousiasma à l’arrivée de l’Armée Populaire. Même l’émission La Loi en ligne (Fazhizailian), dédiée à l’action policière, consacra un de ses numéros récents au corps dévoué des policiers « protecteurs du Potala ». On les voit conseiller avec fraternité les pèlerins sur le risque d’incendie liés aux bâtonnets d’encens et veiller à la sécurité des touristes qui bien souvent se blessent en visitant le prestigieux palais.

 

Le Xinwen Lianbo dans ses éditions quotidiennes distille à présent les bonnes nouvelles du Tibet en développement et a, entre autres, diffusé en avril un reportage sur une escouade de médecins militaires distribuant médicaments et conseils aux paysans tibétains dans le district d’Aba (province du Sichuan), où plusieurs décès avaient été rapportés pendant les heurts. Suivaient les images des « bonnes conditions d’études d’une classe de jeunes tibétains – en costume traditionnel pour l’occasion – soulignant que l’apprentissage se faisait en langue vernaculaire, pour prendre le contre-pied du Dalai Lama qui parle de « génocide culturel ».

 

Tenzin Gyamsto fut lui aussi l’objet d’un reportage biographique diffusé sur CCTV4. Le film intitulé simplement « Dalai Lama » et réalisé en 1997, décrit son accession au pouvoir et la « tragique » condition du peuple avant la « libération du Tibet » par l’Armée Populaire. Le Dalai Lama est montré, ici dans sa jeunesse, comme indécis et victime des extrémistes indépendantistes soutenus par les Américains « qui poussèrent au soulèvement » de 1959 ; et il ne se résolut à quitter le Tibet qu’à contre cœur, par crainte pour sa vie.

 

Même si la description fut moins sévère qu’à l’habitude, la conclusion du documentaire n’en n’était pas moins sans appel : le Tibet va mieux depuis que la Chine s’est chargée de le civiliser, « lui apportant liberté, démocratie et bonheur » termine le commentaire. C’est aussi, mais par un biais plus esthétique, la conclusion qui s’imposait à la rediffusion opportune par la chaîne cinéma CCTV6 du film Serfs (Nongnu). Réalisé en 1963, en noir et blanc, par Li Jun pour le studio cinématographique de l’Armée, le film met en scène l’histoire du jeune Xiangba, élevé dans la misère par sa grand-mère et dont les parents furent tués par la cruauté de leur seigneur.

 

Dénonçant le « régime féodal » de l’ancien Tibet, où l’on voit nobles et moines tyranniser le peuple, les belles images de Li Jun amènent l’enfant poussé par la faim à voler une offrande de beurre dans un temple, jusqu’au mûrissement de son sentiment de révolte et l’arrivée salvatrice de l’Armée Populaire dans l’aurore des plateaux tibétains.


A chaque heure son programme dédié à « la vérité » sur le Tibet. Ici, un reportage sur de nouvelles infrastructures touristiques prêtes à l’emploi. Là, l’interview d’un spécialiste des minorités qui disserte une énième fois sur la cruauté du servage dans l’ancienne société tibétaine « pire que celui qui existait en Europe au Moyen-âge ». Là encore, cette semaine, l’émission familiale Shi hua shi shuo (Dites-le comme c’est), qui avait pour thème « Je viens du Tibet », recevait moult Tibétains prêts à témoigner de leur joie de vivre en Chine.

 

Une nouveauté est venue s’ajouter à cette grande offensive télévisée de légitimation nationale: un petit clip de quinze secondes clôt à présent les journaux du soir. Sur fond de musique d’épopée et de paysages montagnards, il relate chiffres à l’appui les progrès réalisés par le niveau de vie de la population tibétaine et se conclut ainsi : « Nouveau Tibet, Nouveau développement ». Mais c’est déjà l’heure du bulletin météo des principales villes de Chine, seul à n’avoir pas modifié son programme : « Lhassa, entre 7 et 16 degrés, nuageux ».

 

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Serfs, 1963 .Le seigneur responsable de la mort des parents du jeune Xiangba Image extraite du clip Nouveau Tibet, Nouveau développement

 

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