Chômage : des modèles erronés et des prévisions fausses à l’impossible équation.

chomage.jpgLors de son intervention, François Hollande a réitéré sa promesse d'inverser la courbe du chômage d'ici la fin de l'année. "Ce n'est pas un pronostic, c'est un engagement et une bataille. Les moyens sont là".

En l’écoutant, on se dit naturellement, et en voyant les chiffres mois après mois du chômage, c’est impossible ! Oui, c’est l’impossible équation !

Mais le président pour persévérer dans cette affirmation, se base sur des prévisions qui lui sont fournies, commentées et analysées par nombre de ses conseillers, avec notes de synthèse et rapports détaillés à la clé. Et ses prévisions sont fournies par plusieurs sources : les prévisions de chômage de l’UNEDIC (voir ICI), vérifiées par le ministère du travail (voir ICI), avec des comparaisons sur les années précédentes et en liaison avec les travaux de l’INSEE (voir ICI).

Des modèles incertains.

Pour que des prévisions soient établies, on « fabrique » des modèles de prévisions, souvent mis en place par l’INSEE, et que l’on affine en fonction des données fournis chaque mois sur le sujet par Pôle Emploi.

Mais pour établir le degré de fiabilité d’un modèle de prévision, il est intéressant de comparer sur une certaine période les décalages entre la prévision faite et la réalité.

Année   PIB Prévu    PIB Réalisé    Prévision catégorie ABC           Réalisé catégorie ABC

2009      -1,0                      -2,2                        287 000                              596 700

2010       1,4                        1,4                       104 900                               185 000

2011       1,8                        1,6                      -40 000                                 217 000

2012       0,0                        0,1                       191 000                                375 000

2013       0,1                                                     178 000

Très intéressant tableau, pour 2009, erreur complète du modèle, tant sur la prévision du PIB que sur le nombre de chômeurs supplémentaires (catégorie ABC). Le modèle est donc adapté, et l’UNEDIC s’empresse pour l’année suivante de reprendre, non plus les prévisions du gouvernement mais les prévisions (plus réalistes) de plusieurs organismes indépendants (OCDE, OFCE, CE). On s’aperçoit alors que les prévisions et les réalisations du PIB sont plutôt justes, mais pas le nombre de chômeurs.

Pourquoi ? Et bien parce que la crise a bouleversé les corrélations établiées entre le PIB et le chômage.

En travaillant sur des modèles statistiques, on s’aperçoit qu’avant la crise, à partir de 1,9 % d’accroissement du PIB, on créait de l’emploi, et le nombre de chômeurs diminuait, cette tendance  d’inversion de la courbe du chômage, depuis 2009, se situe maintenant à 2,4 % de PIB.

Des prévisions fausses

Plusieurs explications à cela, la première est le nombre de personnes entrant chaque année sur le marché de l’emploi. Jusqu’en 2010, 140.000 emplois étaient nécessaire  (voir ICI) pour faire baisser le chômage (solde entre les jeunes arrivant sur le marchés et les départs en retraites), depuis la réforme de 2010 sur la retraite, avec le recul de l’âge de la retraite, le solde est d’environ 200.000 emplois, la tendance commencera à s’inverser en 2013 avec le dispositif carrière longue.

Le second facteur de moindre importance, est l’amélioration de la productivité, qui est même en accélération depuis 2010, qui a pour conséquence qu’à production constante, le nombre d’emploi nécessaire diminue, et donc le chômage augmente.

Pour confirmer cette tendance, il suffit de voir la prévision établit au début de cette année par l’UNEDIC d’un accroissement de 178.000 chômeurs supplémentaires sur l’année 2013, alors qu’en deux mois, c’est déjà 87.300 chômeurs en plus. La prévision sera certainement fausse et le nombre réel plus important que la prévision

Alors pourquoi cette prévision optimiste ?

Et bien, les statistiques établies à partir des coefficients de corrélation sur les dix dernières années donnent respectivement un accroissement de 266.000 pour 2013 et 55.000 pour 2014.

Si de plus, on tient compte des prévisions de création d’emploi sur les différentes mesures prises  (à supposer que chaque création d’emploi correspond à un chômeur en moins) :

1)      Le crédit d’impôt pour l’emploi et la compétitivité qui pourrait créer 23.000 emplois dès 2013 (voir ICI),

2)      Les emplois d’avenir qui ont un objectif affiché de 100.000 par an, soit 200.000 emplois sur la période (voir ICI), mais les bénéficiaires ne sont pas tous, loin de là, présent dans les chiffres du chômage, donc on est sur une trajectoire de 30.000 postes à pourvoir pour les demandeurs d’emplois en 2013.

3)      Idem pour les contrats de génération, 200.000 pour la période 2013-2014, mais leur objectif principal est de préserver l’emploi (voir ICI), soit une conséquence de 30.000 demandeurs d’emploi en moins.

Pour l’instant et sur la tendance des premiers mois, c’est 88.000 demandeurs d’emploi en moins avec ces trois mesures en 2013, à déduire de notre chiffre de 266.000 chômeurs du modèle de prévision, et là on atteint un chiffre estimé de 178.000, pile poil le modèle UNEDIC.

Maintenant, si on projette les prévisions pour l’année 2014 de ces trois mesures, tout en étant même prudent, soit 200.000 emplois, le chiffre du nombre de chômeurs baisse pour 2014, -145.000 en moins, et cela permet à François Hollande d’affirmer une inversion qui intervient fin 2013.

Mais si on ne prend en compte dans le modèle que les chiffres sur les années de crise (2009-2012), on atteint 357.000 pour 2013 (et 218.000 pour 2014, beaucoup plus proche de la tendance actuelle.

Et tenant compte des mesures citées précédemment, alors  la réalité sera peut-être de 269.000 chômeurs supplémentaires pour 2013 et 18.000 pour 2014. Pas d’inversion donc à la fin de cette année 2103, ni même fin 2014, peut-être en 2015, mais avec une croissance plus importante.

L’impossible équation.

Alors on en revient aux paramètres de la loi d’OKUN (voir ICI), et dont se servent tous ces instituts pour leurs prévisions de chômage, loi qui établit une corrélation étroite entre le PIB et le chômage, quasi linéaire et qui établit qu’au-dessus d’un certain seuil, on crée de l’emploi, en dessous de ce seuil, on détruit de l’emploi. Ce seuil en France est de 1,9% depuis 1990, mais il est depuis 2009, proche de 2,4%.

La dernière explication est donc plus structurelle, ce qu’avaient démontré d’ailleurs des économistes américains, dont Ben Benmarke, l’actuel directeur de la réserve fédérale américaine, sur la corrélation entre la diminution mécanique du PIB à chaque augmentation de chômage, liée au multiplicateur fiscal, venant ainsi perturber cette fameuse loi d’OKUN, croyance fondamentale ancrée dans la tête de la plupart des économistes, d’où aussi l’ahurissante conclusion du FMI sur ses modèles faussés (voir ICI).

De 2009 à fin 2012, le taux de chômage est passé de 9 à 10,6%, soit 1,6% de plus. Le taux moyen d’écart entre les prévisions de départ sur le PIB annoncé par le gouvernement et la réalité constatée par l’INSEE sur la même période est de 0,9%, moins de PIB, plus de chômage et donc encore moins de PIB et donc encore plus de chômage.

Alors pour résumé cette équation: plan de rigueur ou de récession (au choix)= baisse du PIB = chômage en plus = baisse du PIB = nouveau plan de rigueur…..

Et là, on commence à comprendre la succession des plans de rigueur de ces dernières années. Mais le problème, c’est que nous sommes dans le cas d’une référence circulaire (voir ICI), bien connu en mathématique, où le premier élément entraîne le second qui entraîne un troisième qui entraîne de nouveau le premier élément, et que l’on pourrait traduire dans notre cas par l’impossible équation.

En conclusion, il s’agit bien de pronostics incertains, basé sur des modèles dépassés, même si « la boite à outils » existe.

Rendez-vous dans un an !

 

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