La justice américaine et le processus de scandalisation

Samedi 14 mai, Dominique Strauss-Kahn a été arrêté par la police new-yorkaise. Les chefs d'accusation - agression sexuelle, séquestration de personne et tentative de viol - choquent. De même que les images. Si elles insupportent la France, celles-ci sont pourtant monnaie courante aux Etats-Unis où les processus de scandalisation alimentent l'univers judiciaire, et réciproquement.

Samedi 14 mai, Dominique Strauss-Kahn a été arrêté par la police new-yorkaise. Les chefs d'accusation - agression sexuelle, séquestration de personne et tentative de viol - choquent. De même que les images. Si elles insupportent la France, celles-ci sont pourtant monnaie courante aux Etats-Unis où les processus de scandalisation alimentent l'univers judiciaire, et réciproquement. L'occasion de revenir sur le système américain, de ses spécificités à l'objet-média.

Par Sébastien Thibault, Nicolas Courtin, François Moreau et Thomas Léger *

«L'Affaire»

Dans les affaires pénales outre-Atlantique -et celle-ci en est une- l'accusé doit démontrer son innocence. Parce que les infractions pénales sont considérées comme des atteintes à la société et à ses règles, les individus se disant victimes de crimes sont défendus par l'État lui-même: il s'agit du procureur, appelé «district attorney». Cyrus Vance Jr, personnage central de la justice new-yorkaise, a dévoilé lundi 17 mai les éléments à charge contre DSK lors de la lecture de l'acte d'accusation (arraignment). Signe avant-coureur d'une justice qui se méfie particulièrement des ressources politiques et financières de l'inculpé, la juge refusa à l'ancien patron du FMI sa libération sous caution. Libération finalement obtenue jeudi suite à une seconde demande.

C'est lors de cette même audience, jeudi, que DSK a formellement été inculpé par le grand jury qui s'était réuni depuis la veille. Cette procédure à huis clos, aux allures de «pré-procès», avait pour but de déterminer si les éléments à charge étaient suffisamment solides. C'est donc sans surprise que le Grand Jury a mis le dirigeant socialiste en accusation (indictment). Sa culpabilité, en revanche, restera à prouver lors de son procès qui se tiendra devant un jury populaire composé de douze personnes.

La France et les États-Unis : un regard opposé

Les justices américaine et française revendiquent toutes deux le principe d'isonomie, égalité pour tous devant la loi. Que l'on soit puissant ou misérable, aucun traitement de faveur n'est a priori accordé. Or, la relation à l'image diverge. Chez les Américains, tout peut être dévoilé sans scrupule: il faut parler autant que montrer. Si cette façon d'aborder les cas de justice est perçue comme une atteinte à la présomption d'innocence en France, eux y voient un devoir de transparence. Là-bas, en effet, les médias sont des instruments constitutifs de la vie judiciaire et l'exercice de justice ne peut faire l'économie de la publicisation. Mieux, la justice américaine apparaît comme un objet interactif et spectacularisé, au grand bonheur du peuple.

Á l'inverse, le modèle français illustre davantage une sentence par l'intime et une privatisation du «corps suspect». L'inconfort de publiciser à outrance les faits et gestes de l'inculpé fait montre d'un retrait par le politique du contrôle du citoyen sur la sphère judiciaire. Mais la sacro-sainte transparence américaine relève de l'idéal-type démocratique, le spectacle de justice étant une manière pour le citoyen de surveiller et contrôler, par son regard, la bienséance des affaires. Cet œil-citoyen se vérifie d'autant plus que les procureurs sont élus aux Etats-Unis. Ainsi, le constat de logiques antinomiques se fait jour : d'un côté l'«intimisation» du rite judiciaire français, qui renvoie la présomption d'innocence à l'espace privé; de l'autre la «spectacularisation» du cérémonial américain, qui plonge l'inculpé au milieu d'une punitivité médiatique où la foule se fait juge et les regards, suspicieux.

Ce rapport au regard cristallise en vérité l'incompréhension réciproque. La presse américaine accuse depuis trois jours la presse française de se montrer trop conciliante avec le supposé agresseur sexuel que représenterait Dominique Strauss-Kahn. De son côté, la France digère mal ce «permis de regarder», une position privilégiée qu'elle situe plus près de l'exhibition que de l'information. Paul Valéry ne disait-il pas: «si le regard pouvait tuer, si le regard pouvait féconder, la rue serait pleine de cadavres et de femmes grosses»? Plus que la justice, c'est le regard qui est ici accusatoire.

Le processus de scandalisation

L'option choisie par le système étasunien agit par ailleurs comme un excitant. L'addiction médiatique autour de cette affaire est frappante. L'effet « 11 septembre » où tout se fige autour du temps médiatique n'est pas loin. Rien de surprenant toutefois, les images d'individus présumés coupables sont très «newsworthy» pour les rédactions, c'est-à-dire qu'elles sont dotées d'une valeur marchande considérable. Elles participent à un processus de scandalisation de l'affaire judiciaire, dès lors que l'inculpé est un personnage public.

Le devoir de transparence démocratique n'est au final qu'une illusion du système judiciaire américain. Loin de montrer les faits tels qu'ils se présentent, nous sommes avant tout dans le cadre d'une mise en scène bien ficelée. Comme dans un scénario hollywoodien, il faut montrer l'envers du décor sans pour autant le démonter. Les «cérémonies de dégradation» publique de ce type, d'autant plus vis-à-vis de personnages haut placés, rappellent combien les médias sont moins des instruments de relais que des acteurs intéressés. Entreprises capitalisées pour la plupart, ils participent à la fabrication et à la production de l'information comme intermédiaires entre annonceurs, ici la justice américaine, et consommateurs, le monde entier. L'intermédiation fonctionne comme les cristaux fractionnant le spectre lumineux. Les éclairages de la presse, des radios et des chaînes de télévision, annonçant que toute la lumière sera faite sur cette affaire, ne font qu'éblouir le public d'une transparence déformante.

Cette publicisation n'est pas sans effet pervers sur la présomption d'innocence, bien réelle pourtant chez l'Oncle Sam. Les journaux américains, certes les tabloïds essentiellement, semblent avoir condamné d'avance DSK. Et avec eux, l'opinion publique toujours friande de «divertissement moral». Ces derniers jours, la réalité même a rejoint l'imaginaire fictionnel construit à coup de séries policières Made in US. L'ancien favoris des sondages pour la présidentielle a donné l'étrange impression d'avoir intégré le casting de «New York Unité Spéciale» dont le générique français annonce d'une voix implacable: «Dans le système judiciaire, les crimes sexuels sont considérés comme particulièrement monstrueux. Á New York, les inspecteurs qui enquêtent sur ces crimes sont membres d'une unité d'élite appelée Unité spéciale pour les victimes. Voici leurs histoires»

Après tout, il faut bien se distraire: «les faits divers font diversion», disait Bourdieu. La transformation médiatique des inculpés en bouc-émissaires, couplée à la frénétique production du réel fictionnel, apparaît donc comme l'un des spectacles privilégiés du peuple américain, et maintenant européen. Les gros plans du directeur du FMI dans le prétoire lundi, aussi «impudiques» qu'inutiles, valent bien le pain et les jeux des Empereurs romains. Surtout, ils montrent que l'information ne s'impose pas d'elle-même, mais se «cadre»; une manière d'essentialiser le fait d'actualité. Les Français, désormais un peu honteux de l'être, n'en demandaient pas tant.

Une déviance marquée au fer rouge

Est-ce à dire néanmoins que l'on ne peut penser l'affaire DSK, ou pire, qu'il faudrait préserver le corps désormais nu de son roi? Le plus américain des socialistes français n'est certainement pas à l'abri des critiques. Bien avant le Sofitel déjà, Dominique Strauss-Kahn était montré du doigt, en partie à cause de ses relations extra-conjugales; en partie aussi parce que de sérieux soupçons relatifs à des abus sexuels pesaient sur lui depuis longtemps. Sans déterminisme aucun, les crépitements stigmatisant des flashs des journalistes américains ne font qu'immortaliser le climax de la carrière déviante d'un homme, étiqueté comme «sex addict» depuis belle lurette dans le microcosme médiatico-politique. Mais ce microcosme est à présent devenu un monde, et qu'importe l'issue du procès ; selon les schèmes de pensée populaire, l'ex-Président du FMI est déjà condamné et à jamais labellisé «délinquant sexuel».

* Sébastien Thibault, Nicolas Courtin, François Moreau et Thomas Léger, étudiants dans le Master 2 "Analyse des Conflits et de la Violence" à l'Université de Versailles Saint Quentin-en-Yvelines et reliés au Cesdip (Centre de Recherches Sociologiques sur le Droit et les Institutions pénales).

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