Un retour aux viviers traditionnels du recrutement ministériel?

Le remaniement « étroit et nombriliste »[1] du gouvernement de François Fillon favorise avant tout le camp UMP et les proches de Nicolas Sarkozy. Il peut également se lire comme un retour aux viviers traditionnels du recrutement ministériel, au détriment des innovations revendiquées par le premier gouvernement de l’ère Sarkozy qui se voulait « resserré, ouvert et paritaire ».

 

Des ministres « immuables et changeants » [2] 

 

La révision constitutionnelle de juillet 2008 qui autorise les parlementaires nommés au gouvernement à retrouver automatiquement leur siège à leur sortie (le « droit au retour ») joue ici sans nul doute un rôle important. Elle autorise en effet à « faire tourner les strapontins » pour récompenser à moindre coût et à moindre risque les députés de la majorité. Cette stratégie pourrait être rapprochée des logiques parlementaires du recrutement ministériel, dominantes sous la IV° République. A partir de 1958, lorsque le mandat de député devient incompatible avec l’exercice d’une fonction gouvernementale, il est fréquent de faire alternativement appel à des « profanes » (des hauts fonctionnaires, des experts et des personnalités célèbres extérieures au champ politique). Ce changement dans le recrutement ministériel s’inscrit alors dans une nouvelle conception de l’Etat souverain contre la souveraineté parlementaire, caractéristique de l’établissement de la Vème République avec le Général de Gaulle. Ce dernier, pour ne pas s’appuyer sur des soutiens partisans, s’entoure de ministres techniciens dégagés de toute contingence électorale et partisane. La politique doit devenir l’affaire de « techniciens » qui vont rendre l’action publique « scientifique » et imposer comme principe de légitimité la « compétence au détriment de la représentativité politique »[3]. L’autonomisation de l’exécutif se traduit alors également par un renforcement des pouvoirs du Président de la République et du gouvernement : le Président choisit son Premier ministre, déchargé de tout portefeuille ministériel pour véritablement animer le gouvernement, les ministres peuvent être recrutés sur des critères de compétence technique et sont d’abord dépendants du Président de la République. Classiquement depuis 1958, les formations de droite ont mis en œuvre ces principes de recrutement où la compétence et l’expérience administrative priment sur le dévouement militant, tandis que celles de gauche ont privilégié leurs propres normes de compétence et de sélection. Ces deux types de recrutement ne sont cependant plus du tout exclusifs l’un de l’autre et les différences concernent essentiellement le recours à divers pôles des classes sociales dominantes[4]. Avant l’ère Sarkozy, on peut ainsi repérer trois principaux mouvements : sous la IVème République domine la figure du « ministre-parlementaire », une figure concurrencée en 1958 par la mise à l’honneur des « apolitiques » et des techniciens. Dès 1967, un processus de « repolitisation » des fonctions gouvernementales convertit les hauts fonctionnaires en nouveaux professionnels de la politique. Enfin, la greffe progressive à partir de 1981 d’une logique partisane et périphérique sur la logique des institutions de la Vème République marque « la rénovation d’une conception parlementaire du statut de ministre et, au-delà, l’échec du rêve gaullien d’un Etat indépendant »[5].

 

Il n’est pas improbable que Nicolas Sarkozy ait un temps caressé le rêve de construire lui aussi un exécutif autonome, libéré des contraintes partisanes ou parlementaires, un gouvernement sélectionné en fonction de ses propres critères et entièrement dépendant de la volonté du Président de la République.Lamarginalisation de la figure du Premier ministre par le Président Sarkozy va dans ce sens là, tout comme son story telling, cette machine à raconter qui ressasse le fait « qu’il n’est pas du sérail », c’est-à-dire qu’il se distingue de ses prédécesseurs, ce héros de guerre, ces énarques ou hommes de lettres. La défense d’un exécutif autonome passe également par l’invention de nouveaux critères de légitimité ministérielle. Le premier gouvernement Fillon de 2007, « ouvert et paritaire », a ainsi été composé de manière à valoriser la compétence technique supposée (évaluée par la « performance » des ministres) et la représentativité sociale (consistant à incarner les « personnalités gagnantes » de la société française plus que les différentes composantes politiques de la majorité), réduisant par là l’importance des rétributions classiques des soutiens partisans. Dans un contexte récurrent de « crise » de la représentation politique, la stratégie poursuivie consiste alors à promouvoir des personnalités de gauche et des femmes au sein du « premier gouvernement paritaire » de l’histoire dela République française. Dès l’élargissement du gouvernement Fillon 2 toutefois, avec l’entrée de nombreux secrétaires d’Etat hommes, la part des femmes dans l’ensemble du gouvernement est ramenée à 35%, un taux néanmoins supérieur à celui du gouvernement Jospin de 1997 (33%). L’autre innovation marquante de ces premiers gouvernements Fillon liée à l’impératif de représentativité, réside dans la volonté de promouvoir la « diversité » au gouvernement. L’incarnation de la diversité n’a toutefois pas été confiée à des « garçons arabes ou noirs » mais à de jeunes femmes racisées, issues de la société civile, laïques, à la trajectoire sociale ascendante et à la carrière politique fulgurante… Qu’en est-il de ces innovations dans les logiques de recrutement du gouvernement Fillon 4 ?

 

« Bonsoaaar » l’ouverture et… la parité

  

Cela a été beaucoup dit, le remaniement du 23 juin 2009 (8 sorties pour 8 entrées) fait d’abord la part belle aux fidèles du Président et aux différentes composantes de la famille UMP. En pleine crise économique et sociale et à un an des élections régionales, le Président renforce son clan et s’assure de son soutien sans faille à l’Assemblée nationale et au Sénat. Ensuite, l’ouverture a vécu et avec elle les fantasmes d’un gouvernement au-dessus des partis. Si Bernard Kouchner et Jean-Marie Bockel conservent leur poste (ce dernier changeant néanmoins d’attributions, laissant le secrétariat d’Etat àla Défenseet aux Anciens combattants pour celui dela Justiceet des Libertés), l’arrivée de Frédéric Mitterrand au ministère dela Cultureet dela Communicationne peut être interprétée comme un débauchage de socialistes mais davantage comme la récupération d’un patronyme et la promotion d’une personnalité estampillée « société civile » voire « société culturelle ». Enfin, et cela a été moins remarqué, le remaniement s’exerce aussi au bénéfice des hommes (du Président). Certes, la part des femmes au gouvernement reste sensiblement la même (13 sur 38, soit 34%), mais leur position globale a sensiblement décliné. Parmi les quatre ministres remerciés figurent en effet trois femmes et un homme. Les départs de Michel Barnier et de Rachida Dati étaient annoncés depuis la campagne européenne pour laquelle ils menaient la liste UMP en Ile de France, mais nul n’ignore que le mandat de député européen s’inscrit fort différemment dans la carrière des deux professionnels de la politique (subie par l’une, souhaité par l’autre, possible candidat à un poste de commissaire européen). Parmi les ministres en titre jusqu’en juin 2009, tout se passe finalement comme si l’incompétence ou les échecs avaient été l’apanage des femmes, sanctionnés par les sorties de Christine Albanel, Christine Boutin et Rachida Dati (il ne s’agit pas ici de nier que ces trois ministres aient rencontré des échecs, ou aient fait preuve d’incompétence, mais bien de souligner qu’elles ont été les seules à être aussi sévèrement « punies ») et dans une moindre mesure par le déplacement de Rama Yade au Secrétariat des Sports. Ces départs sont compensés par l’arrivée de quatre hommes ministres (Frédéric Mitterrand, Michel Mercier, Henri de Raincourt et Christian Estrosi). Si Michèle Alliot-Marie conserve le numéro 2 du gouvernement à la tête d’un Ministère d’Etat àla Justiceet aux Libertés et Christine Lagarde le numéro 4 au Ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, on saisit que la place des femmes au sein de la hiérarchie ministérielle a fortement régressé : elles ne sont plus que  4 parmi les 19 ministres, soit 21%. Elles sont en revanche bien représentées sur les « strapontins » fort convoités que représentent les secrétariats d’Etat (9 sur 19, soit 47%), 4 hommes ayant été sortis pour un seul entré et deux femmes. Si Roger Karoutchi et Yves Jégo paient eux-aussi l’échec de leur gestion de dossiers sensibles, André Santini va préparer sa convocation en justice pour une affaire financière concernant le département des Hauts de Seine. Bernard Laporte, proche du Président et profane parmi les profanes, est vraisemblablement remercié pour l’indigence de son bilan, exemple attestant la difficulté d’adaptation des personnalités issues de la « société civile » et la fragilité de leur position. 

Les deux dernières femmes recrutées comme secrétaires d’Etat aux côtés de Benoît Apparu (professionnel précoce de la politique, président des jeunes RPR dans les années 1990, député en 2007) offrent un profil très intéressant. Comme Rachida Dati, Rama Yade, ou Fadela Amara, elles incarnent la diversité, mais pas seulement… Elles sont plus âgées que celles qui les ont précédées et bénéficient par ailleurs de ressources politiques plus classiques. Marie-Luce Penchard, 50 ans, nommée au secrétariat d’Outre-mer, a clairement été choisie parce qu’elle est la fille de Lucette Michaux-Chevry, ancienne députée et secrétaire d’Etat, qui a « tenu » pendant plusieurs décennies le RPR de la Guadeloupe.Ellebénéficie donc des capitaux d’une héritière et de son expérience en tant que conseillère politique auprès de l’Elysée en charge de l’Outre-mer (elle a également été tête de liste aux européennes en Guadeloupe en 2009). Nora Berra, 46 ans, est nommée secrétaire d’Etat aux « Aînés ». Elle est médecin, gaulliste, et…fille d’un tirailleur algérien. Tête de liste UMP dans un arrondissement « populaire » de Lyon aux dernières municipales et élue inattendue aux élections européennes de 2009, sa carrière politique est tout aussi fulgurante que celle de Rachida Dati et Rama Yade, même si les responsabilités qui lui sont confiées apparaissent plus accessoires. Le déclassement de deux symboles de la diversité et l’arrivée de ces deux femmes témoigne du fait que la diversité, tout comme la féminité, est une ressource fragile et éphémère, un creuset d’outsiders qu’on peut renouveler ou interchanger facilement. Le retour de Nicolas Sarkozy à des règles de recrutement ministériel traditionnelles rappelle ainsi à qui veut s’en souvenir, que les ressources partisanes et claniques restent in fine bien souvent déterminantes dans la carrière politique.

 


[1] Mathilde Mathieu, http://www.mediapart.fr/journal/france/230609/un-remaniement-etroit-d-abord-destine-flatter-l-ump.

[2] Daniel Gaxie, « Immuables et changeants : les ministres de la Vème République », Pouvoirs, n° 36, 1986, p. 61-78.

[3] Delphine Dulong, Moderniser la politique. Aux origines dela Vème République, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 11.

[4] Brigitte Gaïti, « "Politique d’abord" : le chemin de la réussite ministérielle dans la France contemporaine », in p. Birnbaum, Les élites socialistes au pouvoir, Paris, PUF, 1985.

[5] Brigitte Gaïti, op. cit. p. 84.

 

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