PS : aux origines de la tragi-comédie

Comment les socialistes en sont-il arrivés là? Comment peuvent-ils en sortir? L'analyse de Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université de Reims.

Comment les socialistes en sont-il arrivés là? Comment peuvent-ils en sortir? L'analyse de Rémi Lefebvre, professeur de science politique à l’université de Reims.

 

Où vont s’arrêter les socialistes ? Après trois votes des militants et un congrès inutile, ils saisissent désormais la justice. La crise que traversent les socialistes depuis des mois atteint un point limite : incapables de trouver une issue à leurs luttes, les socialistes ont recours au droit pour les arbitrer. La « clarification », la « rénovation », une nouvelle direction étaient attendus du congrès de Reims. François Hollande avait décidé de reporter le congrès après les élections municipales pour décanter les divergences socialistes, « donner du temps au temps ». Au terme d’un long processus peu lisible aux yeux de l’opinion, le rebond n’est pas au rendez-vous. La décantation attendue n’a produit que le pourrissement. La confusion règne plus que jamais dans un parti déchiré et englué dans ses contradictions. Après le congrès, le vote des militants devait débloquer la situation, il n’a fait que consacrer leurs oppositions. Deux blocs antagonistes au poids comparable s’opposent désormais frontalement et sont prêts encore à en découdre après des mois d’oppositions. Les socialistes semblent avoir perdu tout sens de l’intérêt général de leur parti.

 

L’élection de Martine Aubry dans un mouchoir de poche, si elle est validée par le conseil national de mardi, ne règle rien tant sa légitimité est d’emblée précaire. Elle prend la tête d’un parti balkanisé, dépourvu d’axe majoritaire où de nombreux dirigeants (y compris parmi ceux qui l’ont soutenu) misent sur son échec. Que dire de ce spectacle tragicomique sans ressasser la paresseuse explication psychologisante du choc des « egos » et des ambitions personnelles? Qu’est-ce qui a conduit à cette situation de blocage dont le PS semble incapable de sortir ?

 

La crise vient de loin

 

L’impasse actuelle est le produit d’évolutions structurelles multiples dont nous avions proposées une analyse avec Frédéric Sawicki, dans un livre peu lu par les dirigeants socialistes (La Société des socialistes, Editions du Croquant, 2006) : professionnalisation généralisée du parti, décrochage à l’égard de la société française, désidéologisation, présidentialisation, affaiblissement des courants, de la discipline partisane (surtout depuis le référendum sur le traité constitutionnel européen), de l’autorité centrale du parti, rapport toxique aux médias… Si les dérèglements actuels du parti doivent beaucoup à la mécanique du congrès, ils trouvent leurs origines dans les transformations profondes du PS depuis une vingtaine d’années.

 

De plus en plus replié sur ses jeux et enjeux propres, le PS est devenu un entre soi de professionnels de la politique (la moitié de ses « militants »). Il est d’autant plus dominé par ses luttes de pouvoir qu’il a perdu tout ancrage social et qu’il n’est plus irrigué par la société. En apesanteur sociale, éloigné des « français » que les discours du congrès ont pourtant sans cesse invoqués, comme pour conjurer le sort, le PS compose un univers impitoyable où le cynisme tient lieu de code moral (comme les débauchages par Nicolas Sarkozy de plusieurs dirigeants socialistes l’avaient bien démontré…). A tous les niveaux du parti, la « camaraderie » de façade voile mal les haines inexpiables et les ressentiments accumulés. Les soupçons de fraude électorale, à l’évidence fondés, alimentent depuis des semaines un climat de suspicion qui traduit à lui seul la dégradation du « vivre ensemble » socialiste. On triche au PS parce que l’on sait que les camarades d’en face font de même (et on le sait parce qu’on a pu faire motion commune avec eux dans un passé récent…).

 

Le parti s’est désidéologisé à force d’instrumentaliser et de surjouer des oppositions souvent artificielles. L’attitude à l’égard de François Bayrou, grand vainqueur du congrès, est proprement suicidaire de ce point de vue. Parvenant difficilement à s’opposer, les socialistes ont construit cette question en enjeu saillant et marqueur distinctif. En l’érigeant en point cardinal de leurs luttes internes, les socialistes ont légitimé le MODEM qui cherche pourtant à les affaiblir.

 

Le PS n’est plus qu’une addition d’intérêts particuliers. Implantés dans les bastions que lui réserve la logique des élections intermédiaires, les élus qui font et défont les motions ne jouent pas sérieusement un jeu politique national dont ils se désolidarisent. Les élus veulent –ils vraiment le pouvoir ou ne préfèrent-ils pas le confort émollient de leurs fiefs ? Face aux notables, le pouvoir central du parti semble avoir capitulé. Où était le toujours premier secrétaire François Hollande dans la nuit houleuse qui a suivi le deuxième tour du dernier vote militant ? Dans son fief de Corrèze où il a préparé son repli depuis les dernières municipales et cantonales. Ce poids des élus rend improbable une explosion ou une scission du parti (qui pourraient s’apparenter à une solution à la crise actuelle) : trop d’intérêts professionnels sont en jeu. Les élus socialistes sont attachés, à tous les sens du terme, à une machine électorale qui les fait vivre et qui demeure particulièrement performante au niveau local. Combien d’élus, proches pourtant de Jean-Luc Mélenchon l’ont suivi ?

 

La cacophonie socialiste ne doit pas à la force des courants mais bien à leur faiblesse. Les luttes internes ont toujours été féroces au PS. Mais elles étaient régulées et domestiquées par les courants et « l’esprit de parti » qui commandait de ne pas en faire trop la publicité à l’extérieur du parti. Aujourd’hui, la plupart des dirigeants socialistes les donnent à voir, les exacerbent, les cultivent, pour leur intérêt personnel, sacrifiant à l’exigence de « transparence ». Au congrès de Reims, 900 journalistes étaient présents et attendaient avec gourmandise l’étalage des divisions socialistes. Les coulisses du PS n’ont plus de secret pour les journalistes, largement alimentés par le « off » socialiste. Manuel Valls existe politiquement depuis le dernier échec à l’élection présidentielle en multipliant les « coups » médiatiques et en « tirant » contre son parti.

 

Les courants ne sont plus que des coalitions fragiles d’intérêts contradictoires et des conglomérats de notables locaux. Aussi se révèlent-ils incapables de structurer durablement des rapports de force et à réguler une concurrence interne devenue débridée. Le caractère composite des groupes réunis par Martine Aubry et Bertrand Delanoë (ce dernier existe-il encore ?) a rendu impossible la constitution d’une véritable majorité. La nouvelle secrétaire du parti devra composer avec ce jeu instable et restaurer un leadership affaibli par la culture de la « synthèse » molle léguée par François Hollande. Mais beaucoup de dirigeants ont intérêt à ne pas voir émerger un leadership fort.

 

La présidentialisation des règles du jeu interne ne fait qu’amplifier ces phénomènes. Elle accroit les phénomènes de personnalisation, de médiatisation, de dépolitisation. Les socialistes ont mesuré en 2002 et 2007 les effets redoutables de l’inversion du calendrier présidentiel décidée par Lionel Jospin. Aujourd’hui, ils mesurent les conséquences de la désignation directe de leur premier secrétaire par les adhérents, décidée par le même Jospin, qui participent de la même logique présidentialiste. La force de cette règle était tempérée jusque là par le jeu des courants. Elle devient déterminante quand ils s’affaiblissent. Ce fonctionnement démocratique hybride, entre proportionnelle des motions et légitimité directe donnée par les militants, rend aujourd’hui le PS potentiellement ingouvernable.

 

Et maintenant ?

 

Ségolène Royal a pleinement intégré ces nouvelles règles. A nouveau, elle a joué l’opinion contre le parti, la base contre ses dirigeants, les français contre les socialistes. Elle transgresse les codes socialistes, accréditant l’opposition entre le « vieux parti » et la rénovation qu’elle appelle de ses vœux. Son assise dans le parti est pourtant largement fondée sur le soutien des fédérations clientélistes du sud (un paradoxe de plus). Plus que ses positions sur le Modem, c’est sa proposition de créer un parti de masses de 500 000 adhérents qui a polarisé les socialistes contre elle. Son objectif était clair : diluer le « vieux parti » dans un parti post-idéologique perméable aux logiques d’opinion. En menaçant de « casser » les règles du jeu, elle a suscité un réflexe identitaire contre elle (les dirigeants gardent en mémoire son « rapt » du parti de 2006). Tony Blair avait procédé de la même manière lorsqu’il avait liquidé le vieux parti travailliste et affaibli le poids des syndicats. Cette ligne n’a été rejetée que de quelques dizaines de voix. Pourtant, Ségolène Royal qui pouvait apparaître fragilisée il y a quelques semaines reste plus que jamais dans le jeu. La phase du congrès a donné crédit à sa posture victimaire. Sa position de quasi-leader, si elle se confirme, est confortable : à la fois au dehors et au-dedans du parti, elle pourra constituer un recours si Martine Aubry échoue.

 

La tâche de la nouvelle première secrétaire est rude. Identifiée à tort ou à raison au « vieux parti », elle ne peut se dérober à l’exigence de « rénovation » mais ne manquera pas de se heurter à des résistances multiples, aux routines de l’organisation, à la fragilité de ses soutiens. Elle devra desserrer l’étau dans lequel le PS est pris entre Olivier Besancenot et François Bayrou. Elle dispose de peu de temps. L’échéance présidentielle rattrapera bientôt les socialistes.

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