De la parité à la «diversité» ? Esbroufe politique et instrumentalisation

La loi dite sur la parité du 6 juin 2000 entre dans le second acte de son application à tous les échelons concernés du système politique. Huit ans de parité n’ont guère affecté les normes masculines d’excellence politique, tandis que les ressources politiques «alternatives» (identité sexuelle, appartenance aux «minorités visibles») apparaissent éminemment éphémères et fragiles.
La loi dite sur la parité du 6 juin 2000 entre dans le second acte de son application à tous les échelons concernés du système politique. Huit ans de parité n’ont guère affecté les normes masculines d’excellence politique, tandis que les ressources politiques «alternatives» (identité sexuelle, appartenance aux «minorités visibles») apparaissent éminemment éphémères et fragiles.Les élections municipales de 2001 ont pourtant constitué une sorte de « parenthèse enchantée ». La première mise en œuvre de la parité s’est effectuée dans une logique pragmatique : les têtes de liste en 2001 (à 90% des hommes) ont investi la contrainte paritaire en valorisant fortement les qualités « féminines » en politique. La critique des professionnels de la politique et l’impératif contextuel de prouver la « proximité » des candidat-e-s ont ainsi conduit à une forte activation des stéréotypes de genre. Plus jeunes, moins encartées, les femmes candidates et élues ont été alors choisies pour leur « pureté » en politique. La couverture médiatique importante de l’enjeu paritaire et des femmes candidates se comprend par l’impression de nouveauté suscitée par ces candidatures féminines massives. On retrouve ici le bénéfice de la mise en avant d’un profil atypique d’« outsiders » dans un contexte de « crise » du lien représentants - représentés. Nul doute également que l’échelon local favorise conjoncturellement cet enchantement des vertus féminines en politique. Le « deuxième sexe » redevient néanmoins très rapidement une contrainte : les femmes politiques se doivent d’être « femmes » et de jouer de tous les registres de la féminité, « mais pas trop ». Certains hommes têtes de liste se sont servis de l’argument paritaire pour renforcer leur leadership et les élues se sont trouvées pénalisées dès la constitution des exécutifs municipaux. Après le 21 avril 2002, l’intérêt pour la politique des sexes a quasiment disparu. L’échec du candidat socialiste à atteindre le second tour a bouleversé les repères politiques. Son interprétation à gauche a conduit à une crispation et à un recentrage sur des enjeux sociaux plus traditionnels, et à droite, à la continuation d’une politique répressive. Dans cette nouvelle configuration, les piètres résultats de la première application de la parité à l’Assemblée nationale (12% d’élues) ont été à peine commentés. Les élections cantonales, régionales ou sénatoriales en 2004 ont fait apparaître le même désintérêt pour la parité : alors que la loi impose des listes paritaires au niveau de la région, la mise à l’écart des femmes dans la direction des exécutifs n’a quasiment pas été remarquée ou déplorée, tandis que la minorité d’élues (10,9%) dans les conseils généraux – non concernés par la loi – n’a pas semblé non plus faire problème. Même lorsque les femmes ont accès à de nouvelles responsabilités, elles restent pour la plupart cantonnées à des domaines dits « féminins » (le social, la culture, l’environnement, l’enfance, etc.). Appelées en politique au nom de capitaux spécifiques associées à leur sexe (appartenance à la société civile, militantisme associatif, etc.), les femmes sont pénalisées dans la conquête des réelles positions de pouvoir qui reste dépendante de la possession de ressources classiques, comme les capitaux partisans ou l’expérience politique. Les institutions les plus anciennes et les plus valorisées du système politique français, comme les conseils généraux ou les deux chambres du Parlement, constituent le bastion d’une élite sociale, blanche et masculine, qui y organise son autoreproduction. Si les femmes entrent en nombre dans les conseils municipaux ou régionaux, le sommet de ces assemblées leur est difficilement accessible. Les rares femmes entrant dans ce dernier cercle du pouvoir politique possèdent toutefois les mêmes capitaux sociaux et politiques que les hommes. Les normes d’excellence politique n’apparaissent donc pas modifiées par la parité. La carte de « l’outsider » fait long feu confrontée à la force d’inertie de la figure de « l’homme » politique. La campagne présidentielle de 2007 marque un changement. La candidature de Ségolène Royal pour un parti majoritaire, inédite à ce niveau, contribue à faire du genre un enjeu de la campagne. Face à Nicolas Sarkozy qui met la virilité au cœur de sa construction identitaire, la candidate a oscillé entre la parfaite incarnation d’un nouveau corps politique (une féminité revendiquée, assumée et combative) et sa rechute vers une féminité « stigmatisante » en politique (maternelle, victimaire). Une fois élu, Nicolas Sarkozy incarne un Président très différent de ses prédécesseurs : ni héros, ni énarque, ni amoureux des grandes lettres, ni grand, il ne dispose d’aucune des « qualités » qui ont pourtant contribué à la construction et à la définition du charisme de l’institution présidentielle. L’investissement forcené de Nicolas Sarkozy dans la virilité et la mise en scène de sa sexualité doivent alors se comprendre comme une stratégie de légitimation compensatoire, qui a, à son tour, des effets sur la définition des rôles de Président et sur les normes sexuées et sexuelles. La campagne présidentielle de 2007 et les débuts de la Présidence de Nicolas Sarkozy ont en effet accéléré le processus amorcé avec les débats sur le Pacs et la parité, qui consiste à faire de la sexualité un nouvel enjeu politique. L’homosexualité est devenue pensable en termes conjugaux, entrant dans la sphère publique. Cela ne signifie en aucun cas que l’homophobie a déserté le champ politique, - les coups bas de la campagne pour les municipales de 2008 dans la capitale l’illustrent fort bien -, mais l’homosexualité n’est plus un stigmate caché. La mise en scène de l’hétérosexualité a également évolué : l’adultère est publicisé, mais ses effets restent genrés. Il a signifié par exemple l’an dernier la faiblesse de Ségolène Royal (humiliée), et la force de Nicolas Sarkozy (dans le courage de la reconquête). La suite des déboires du couple présidentiel, traduits fin 2007 par un divorce, vient à nouveau modifier la stratégie du Président. Si sa tentative de récupération sur le mode « l’amour est plus fort que tout » a échoué, il lui importe de rapidement (re)donner des gages de virilité, dans un registre beaucoup plus traditionnel. Carla Bruni apparaît comme un nouveau trophée, rapidement légitimé et solennisé par un (nouveau) mariage. La recomposition des normes de la féminité (par Ségolène Royal lors de la première phase de la campagne) ou de la masculinité (par Nicolas Sarkozy lors de son élection) en politique apparaît ainsi toujours éphémère, et la hiérarchie structurante du genre fort solide.Les élections municipales de 2008 constituent une nouvelle illustration des usages opportunistes de la parité par les têtes de liste (à 85% des hommes) et les directions des partis. Comme le craignait l’Observatoire de la parité, les femmes entrées en politique en 2001 accusent un « taux de sortie » supérieur à celui de leurs homologues masculins. Les thèmes de la campagne l’illustrent également : il est très peu question de parité et d’égalité des sexes, et les qualités spécifiques prêtées aux candidates sont beaucoup moins mises en valeur. Tout se passe comme si l’obligation paritaire était « normalisée » et la parité obsolète comme argument de campagne. Sur les 165 listes déposées à la Préfecture de Paris en 2008, 93 sont menées par des hommes et 72 par des femmes. Ce « score » impressionnant masque d’autres disparités : les femmes têtes de liste le sont surtout sur des listes d’extrême gauche, et dans le cas des listes de partis majoritaires, elles le sont surtout dans des arrondissements difficilement prenables. Les listes dissidentes, très nombreuses à droite, sont en revanche dirigées par des hommes (24 sur 28). La forte féminisation des têtes de liste parisiennes ne modifiera donc pas la domination des hommes sur les mairies d’arrondissement (17 pour 3 femmes). Par ailleurs dans la mise en scène des listes, la concurrence semble s’organiser autour d’autres ressources : la « diversité » et « l’ouverture » remplacent la parité et la proximité comme enjeux et modifient la figure de l’outsider. Or, à Paris en tous cas, ce sont très clairement les femmes qui sont en charge de « l’incarnation » de cette diversité : parmi les 165 têtes de liste, 11 candidat-e-s représentent explicitement la « diversité » dont 7 femmes, toutes sur des listes principales. Lynda Asmani, tête de liste UMP dans le 10ème a été présentée comme la « berbère de l’UMP », Rachida Dati a emmené la liste UMP dans le 7ème tandis que la tête de liste PS dans le 1er, Seybah Dagoma, a été surnommée « la Rama Yade du PS ». Ces symboles ne signifient pas que la diversité soit un réel enjeu de la campagne et que les militants des partis politiques la représentant aient été promus sur des places éligibles. Le CRAN, Conseil représentatif des associations noires, a estimé à 0,05% le nombre de candidats originaires d’Afrique noire, du Maghreb ou d’Asie placés en tête de liste à l’échelle du pays. Il n’est toutefois pas anodin que la diversité soit particulièrement incarnée par de jeunes femmes, au gouvernement ou en haut des listes municipales. La nomination d’un « gouvernement paritaire » (en réalité féminisé à 34%) permet tout d’abord de donner des gages aux femmes et d’euphémiser le contournement de la loi sur la parité, par l’UMP notamment, aux élections législatives de 2007 (18% de députées à l’Assemblée nationale). Ensuite, puisqu’il faut des femmes, autant les choisir de manière à ce qu’elles incarnentégalementle renouvellement (elles sont jeunes et sans grande expérience politique), la loyauté (elles doivent tout à leur mentor) et la diversité (elles appartiennent aux minorités visibles). Enfin, la promotion de « personnalités gagnantes », représentées entre autres par ces jeunes femmes à la trajectoire ascendante, conduit à mettre en lumière une certaine intégration que l’on suggère exemplaire. Elle est celle de jeunes filles diplômées, laïques, jeunes et jolies, de très bonnes élèves de la République. Pas de trace dans ce tableau de « la fille voilée » ou du « garçon arabe ».

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