Neussargues est la gare fondamentale !

Ma rencontre avec Marie-Hélène Lafon.

urgence-aubrac

Le maître du CM 1 enseignait les règles de grammaire comme il enseignait le calcul et comme il enseigna les maths quand il devint l'année suivante professeur dans les petites classes du lycée, on ne parlait pas alors, pas encore, de PEGC, de professeur d'enseignement général de collège. Faire une faute d'orthographe ou de syntaxe équivalait pour lui à une faute de raisonnement dans la résolution d'un problème de calcul d'heure et de lieu de croisement de trains. Le maître enseignait la mécanique de l'Univers et le matin il recevait Le Monde, ce journal austère au titre écrit en caractères gothiques que lui portait le livreur de La Montagne, journal du commun, il le lirait à l'heure où nous serions à la peine faisant nos devoirs ordinaires de classe, de français ou de sciences ou pire encore la composition mensuelle. Le passage par sa classe était redouté, les plus grands nous en parlaient avec crainte et quand ce fut mon tour je ressentis comme un délice les parcimonieux sourires qu'il daignait m'accorder, car je faisais partie des bons élèves. La première blessure vint le jour où le maître devant une carte de France veinée d'un réseau SNCF très dense nous demandât si nous connaissions une grande gare, la plupart des copains citèrent Aurillac, le chef lieu, moi je voulus faire plus original en citant Neussargues, confluence de la ligne nationale Nord Sud Paris Béziers et de la plus modeste ligne horizontale, tracée d'Ouest en Est du Cantal à partir de Bort Les Orgues, enclave corrézienne au nord du département. Le maître trouva mon exemple mal choisi pourtant au fond de moi j'avais l'intime conviction d'avoir raison : au sud de Neussargues les motrices devenaient électriques et allaient franchir, au delà de Saint-Flour le prestigieux frère de la Tour Eiffel, le viaduc de Garabit, le reste du Cantal devant se contenter d'asthmatiques locomotives à vapeur mises à l'épreuve d'un relief difficile. Vers le nord il y avait des trains directs pour Paris et le soir un train de nuit avec couchettes. J'avais découvert cela en voyageant à bord de la traction Citroën de mon oncle instituteur dans un village des bords de l'Alagnon. C'était en 1958 ou 1959. En 2021, sur le net, nom anglais des réseaux modernes et virtuels j'ai entendu Marie-Hélène Lafon me donner raison, Neussargues est la gare fondamentale, déclarait elle !

A l'automne les prix littéraires offrent un choix paresseux à qui veut faire un cadeau de Noël dans une famille où on a le goût de la lecture. J'ai choisi Histoire du Fils pour ma sœur, mon aînée de dix ans, histoire de lui rappeler que bébé nos parents l'avaient amenée vivre à Monboudif, quelques mois avant la guerre, pas très loin de la Santoire chère à l'écrivaine auréolée du Renaudot prix jadis donné à Pérec. Et je me suis réservé le droit de lire le roman après elle, ce que je fis au deuxième printemps de la Pandémie. Dans cette oeuvre où se télescopent les dates, de 1908 à 2008, il m'a semblé que j'avais connu le père, Armand Lachalme, au Lycée de garçons, Emile Duclaux, à Aurillac et que Marie-Hélène était bien facétieuse de donner le patronyme de Léoty à Gabrielle la figeacoise alors qu'un tel nom ne pouvait être attribué qu'entre Puy Mary et Puy de Sancy, comme il le fut donné à l'état civil à mon arrière grand mère artensière. D'emblée je me suis senti parent de l'écrivaine et, dans ma tête, je lui posai la question : Chanterelle est-il vraiment Chanterelle ? Chanterelle c'est trop petit, trop loin de la Santoire, n'est-ce pas plutôt Condat ou Allanche ? Peu importe, l'essentiel, c'est que les indiens de notre espèce, à Figeac comme à Riom es Montagnes montaient la plupart à Paris, laissant au pays quelques gardiens de vaches, pas vraiment des cow boys, rejoignant le soir, après avoir curé l'écurie, la cuisine jaune où de vielles mères trempaient la soupe de ces célibataires à qui la télé n'offrait pas encore l'opportunité de rencontrer l'amour dans le pré audiovisuel. Géraud mon cousin a connu ce sort, mort jeune, alcoolique. Jacques son frère,lui aussi mort « prématurément » croyait aux paroles de l'honnête ministre Pisani qui plus tard avoua « J'ai favorisé le développement d'une agriculture productiviste, ce fut la plus grosse bêtise de ma vie ». Le mal était fait.

En ce début d'été pluvieux et frileux j'ai eu le plaisir immense de retrouver, après deux ans d'absence, la vieille maison de la vallée de la Petite Rhue, rivière parallèle de la Santoire, que m'ouvre ma petite cousine qui, comme Marie-Hélène monte et descend de Paris en passant par la gare de Neussargues. A Riom es Montagnes, chez le libraire, face à la maison de Georges Bataille j'ai acheté «Les Pays » que j'ai dévoré en me disant, finement, que notre écrivaine était bien prude comparé au sulfureux auteur de Histoire de l'Oeil. Je ne faisais que commencer mon chemin avec elle et ces derniers jours, sur la toile, je la traque et je l'ai entendue dire que le sexe en littérature c'est une des choses les plus difficiles qui soient, des plus acrobatiques surtout pour qui a passé sept ans en pension, non pas au lycée du chef lieu administratif mais dans un internat religieux, à Saint-Flour capitale du diocèse. Je me suis juré d'aller plus loin avec elle, la petite voisine de Pierre Bergougnoux dans une émission Youtube. elle est beaucoup plus vraie et respectueuse des pays que Jourde et son « Pays Perdu », et que Millet et ses ombres rances et réactionnaires. C'est aussi sur Youtube que je l'ai entendue dire que Neussargues est la gare fondamentale et je suis monté dans son train, son train des lettres, alors que le train SNCF est moribond ! C'est ainsi qu'Allah est grand et La Montagne est littéraire ! L'auteure de Mo en est la preuve.

Liens internet :

Avec Francesca Isidori, Pierre Bergounioux et Jérôme Meizoz:

https://ccsparis.com/evenements/jerome-meizoz-avec-marie-helene-lafon-et-pierre-bergounioux/

Avec l'historien Philippe Artières:

https://entre-temps.net/faire-corps-avec-marie-helene-lafon/

Avec Virginie Despentes :

https://www.youtube.com/watch?v=KE2YuesiUoc

J'ai commandé à ma libraire préférée Joseph et Les derniers Indiens.

Mo, Le soir du chien, Les Pays et les autres titres ce sera pour plus tard.

image-le-point

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.