L'art en colère : si Delphine Seyrig et Lena Dunham s'étaient rencontrées

Il pleut. Hier, j’ai rédigé une liste de choses à faire. Aujourd’hui, seule la moitié des missions promises furent accomplies. Ce n’est pas la faute de la procrastination. C’est le temps distordu qui s’assoit sur ses promesses. Nous y serions presque habitués. Il est bien là, le mal du siècle : aujourd’hui ne s’accorde plus à hier, et demain se moque bien de nous.

J’ai toujours aimé les listes. Elles organisent mon quotidien et m’aident à entrevoir l’après. Les listes de choses à faire, de livres à lire, de films à voir, de courses ou tout simplement de mots sans phrases, prospéraient dans ma vie que j’espérais la plus contrôlée possible. Une date pourtant marque la fin de cette ère totalitaire. Le 17 mars 2020, le monde se ferme, l’état d’urgence sanitaire s’active, un virus circule. Le confinement a séparé mon univers en deux. Celui dans lequel je m’efforçais de vivre, et celui qui m’était interdit car il retenait en otages ceux qui continuaient tant bien que mal à faire fonctionner le monde. 

For étrange que cet état de léthargie, provoqué par un trop-plein de temps. Jamais dans ma vie je n’ai eu autant de liberté dans la façon dont j’allais occuper mes journées. Impossible, pourtant, de me laisser aller à mes choix. J’étais victime du sort que me réservait les tout-puissants. Quitte à me perdre dans un dédale d’ennui, je décidais de m’égarer en compagnie de souvenirs et de divertissement. Ce n’était rien de bien productif, mais il me fallait des camarades spirituels, qu’ils appartiennent à la fiction ne m’importait guère.

A la ligne est le premier roman de Joseph Ponthus. Paru en 2019, aux éditions de la Table Ronde, ce témoignage saisissant se présente sous forme de vers libres. L’expérience de l’auteur dans diverses usines y est relatée, divers postes : égoutteur de tofu, nettoyeur à l’abattoir, trieur de caisses de poissons et de crevettes. Sans ponctuation, les mots se joignent et se délient pour aller à la ligne. Le rythme effréné du texte fait écho au travail à la chaîne dans les usines. Travail à la ligne, faut-il dire maintenant. Comme en témoignait l’auteur, l’une des grandes victoires du capitalisme aura été d’enterrer la conscience de la classe ouvrière. Preuve en est cet euphémisme, censé poser un voile de pudeur sur la dure réalité du travail à la chaîne.

Par amour, Joseph Ponthus quitte la région parisienne et son poste d’éducateur pour la Bretagne. Sur place, ne trouvant pas d’emploi dans son secteur, il est contraint de s’inscrire dans une agence d’intérim. Son quotidien à l’usine, les horaires décalés, le système hiérarchique et l’aliénation procurée par des tâches répétitives, Ponthus le raconte dans son œuvre.

"Je me sens comme d'Artagnan

Je ne sais plus si c'est au début de Vingt ans

après ou Bragelonne

En attente d'une nouvelle mission

Ruminant

Rongeant son frein dans le couloir du Louvre

Comme moi ici dans notre maison de Lorient

Pas de boulot

Attendant une mission

Et j'enrage comme un chien

Et je pleure

De ces journées de merde

Sans boulot 

Sans usine"

J’ai ouvert le livre, sous l’impulsion d’une tendre curiosité à l’égard de l'auteur, dont je venais d’apprendre le décès. J’ai alors été projetée dans cet univers que mon imaginaire avait auparavant côtoyé par le prisme de la littérature classique et d’essais sur la lutte des classes. Cette fois-ci, je n’étais pas à l’époque de Zola, en compagnie d'Etienne Lantier ou de Gervaise Macquart, mais en 2019. Cet univers que le capitalisme est parvenu à invisibiliser m’était offert par ces vers, ces mots libres qui se succèdent sans ponctuation. En lisant ce livre, j’ai pu ressentir le « pas le temps » des ouvriers et le besoin d’écrire pour sauver son existence. Les mots sont un exutoire, un souffle, un jeu même, parfois. Il y a beaucoup d’humour dans ce livre.

Admirablement sonnée par ce que je venais de lire, j’ai refermé l’ouvrage en me faisant une promesse : désormais, j’écrirai pour me sauver moi aussi, et non plus pour me cacher.

Le processus de séduction qui s’enclenche à la découverte d’une œuvre devient rapidement une quête. Quand un thème m’habite, un culte se met en place. J’aspire à d’autres rencontres artistiques autour du même sujet. Comme la constitution mégalomane d’un puzzle à mille pièces, je veux trouver les œuvres qui s’emboiteront autour de thèmes sociaux.

Ken Loach est sans doute le cinéaste qui m’a le plus rapprochée du cinéma. Cet art n’était plus un rêve lointain, bien trop fantasmé et réservé à une élite de cinéastes talentueux, sélectionnés avec soin par un génie du 7e art qui sélectionne avec parcimonie une poignée de futurs prodigues.

Kes fut le premier film de Ken Loach que je vis. Le jeune Billy habite une ville minière du nord de l’Angleterre. Délaissé par sa mère, malmené par son frère, Billy est l’archétype de l’enfant solitaire que le monde a rejeté avant même qu’il ait atteint l’âge de raison.

Pendant le confinement, j’eus plus que jamais besoin de me rapprocher de ses films. Je devais me confronter à nouveau aux problématiques sociales qui y sont dépeintes. La précarité fauche l’équilibre et l’amour de toute une famille dans Sorry we missed you. L'assistance sociale détruit une mère en lui retirant ses enfants dans Ladybird, l'impossibilité de tendre à une vie meilleure creuse la désillusion du jeune Liam dans Sweet Sixteen.

En revoyant la filmographie de Ken Loach, je m’imprégnais des portraits de ces héros que le quotidien avait malmenés. Entre Poor cow et Sorry we missed you, il y a 52 ans de cinéma. En 52 ans, le cinéma social du cinéaste, s’inscrivant dans l’héritage du free cinéma, n’a eu de cesse de capter avec justesse les mutations de la société britannique et la paupérisation des microcosmes, abandonnés en bas de l’échelle sociale.

Les films de Ken Loach ont guidé au fil du temps mon champ de créativité. Le cinéma offrirait donc la possibilité à des cinéastes de raconter le monde avec simplicité, de faire des films techniquement imparfaits sans pour autant renoncer à une mise en scène audacieuse.

Alors oui, au cœur de cette parenthèse temporelle dans laquelle mon esprit s’ennuyait parfois, j’ai habité mes pensées de ces films, que j’ai vu et revu. Ainsi, j’eus à mon tour envie d’écrire pour les invisibles, les ni vus ni connus frappés de plein fouet par la misère sociale, la précarité, les injustices qui ponctuent le quotidien de celles et ceux qui n’ont jamais trop le choix.

Avoir le choix est un luxe, et à ma petite échelle, enfermée dans cette maison à l’ambiance tantôt joyeuse, tantôt maussade, je pris la décision d’écrire un court-métrage, de le penser d’abord, de le construire avec l’intention de parler d’une jeunesse qui va mal. Cette jeunesse qui va mal, c’est un peu de moi et un peu de ce que je vois, de ceux que je connais.

Là c'est alors posé la problématique de l'incarnation. Si la littérature de Joseph Ponthus et le cinéma de Ken Loach me heurtent tant, c'est qu'ils sont incarnés. Les mots incarnent la pensée de Joseph Ponthus, ses réflexions, ses frustrations, ses constats et ses traits d'esprit alors que les actrices et les acteurs incarnent les intentions du metteur en scène. En tant qu’auteure, il m'est impossible de faire l’impasse sur la question de l'incarnation : comment faire pour que mon film incarne fidèlement mes idées ? Et qui choisir pour les porter ?

N’ayant jamais été douée pour les transitions, et parce que les mots des autres sont parfois plus parlants que ceux qui ne viennent jamais à nous, j’ai décidé de retranscrire ceux de Robert Guédiguian, lors d’un entretien qu’il m’avait accordé :

« C'est ça aussi le travail avec les acteurs, c'est l'idée, à chaque nouveau film, de faire quelque chose que nous n'avions pas fait avant. C’est-à-dire, changer de registre. On a fait effectivement des films que j'appelle des contes de l'Estaque, d'autres films qui sont des tragédies, et des fantaisies. On a fait des films historiques, comme ‘’Une histoire de fou’’. Changer de registre, ça permet de bouleverser tous les rapports, la manière d'écrire, les méthodes de jeu, pour ne pas se répéter.  »

Les exploités, les mésestimés que la société persiste à faire taire, voilà donc le moteur de mon projet de court-métrage. Quel que soit son registre, une dimension sociale devra l’incarner. En parlant d’incarnation, le souhait de mettre en lumière les invisibles concerne également la représentation des femmes. Réduites au silence, leur droit à l’expression est toléré dans notre société patriarcale tant qu’il ne se superpose pas à celui des hommes.

Si l’introduction du second volet du Deuxième Sexe affirme qu’ « on ne nait pas femme, on le devient », le désormais célèbre adage de Simone De Beauvoir semblerait faire écho aux enjeux du métier d’actrice. A l’instar du rôle de la femme qui fut socialement déterminé dans un principe de subordination, l’actrice serait alors conçue dans ce même schéma. Condamnée alors à incarner ce brassage entre le modèle féminin et l’icône de la star, l’actrice est admirée, choyée, et par cela exploitée.

Depuis que les femmes incarnent des personnages à l’écran, celles-ci doivent « défendre » un rôle d’abord écrit et dirigé par un patriarche, et enfin voué à contenter leur image sociale, leur persona. En 1976, Delphine Seyrig recueille les témoignages alarmants d’actrices françaises et américaines. Accompagnée par Carole Roussopoulos, l’actrice féministe regroupe ces entretiens dans un documentaire sorti en 1981, Sois belle et tais-toi. Dans sa volonté de dénoncer l’instrumentalisation des actrices et leur liberté étouffée, Delphine Seyrig fait écho à sa propre expérience devant la caméra. Sa filmographie est en effet composée de rôles de femmes parfois très stéréotypés ; Pour autant, ses prouesses d’interprétation et la pluralité de ses rôles témoigneraient presque d’une contestation frontale au male gaze.

En 1972, l’actrice accordait un entretien à l’ORTF. Son témoignage prit la forme d’un tumulte contestataire de l’aval des hommes sur les femmes.

« A partir du moment où mon bonheur dépend d’un homme, je suis une esclave et je ne suis pas libre. (…) A partir du moment où je m’en rends compte et je le dis, je deviens quelqu’un de très antipathique pour les hommes. »

Les actrices, elles aussi, sont condamnées à servir le metteur en scène d’une part, les stéréotypes de genre que leurs rôles mettront en lumière d’autre part.

Portée par cette impulsion militante, je me suis rappelée que, si je devais mettre en scène un personnage féminin, ce ne serait jamais au profit des hommes, pour leur rendre service à eux ou à l’histoire qui les porte. A ce moment précis, je songe à Lena Dunham et la série Girls. Je l'ai découverte peu après le confinement, et je l'ai plus qu'aimé. Elle a résonné en moi pour de multiples raisons, telle une promesse qui transforme les valeurs en certitudes.

Se serait-elle bien entendue avec Delphine Seyrig ?

En 2012 est diffusée la première saison de Girls, une série américaine mettant en scène Hannah, une new-yorkaise de 24 ans qui se rêve écrivaine. Dans la première séquence du premier épisode, ses parents lui coupent les vivres. Dès à présent, elle devra s’assumer seule. Plus qu’un portrait de femmes qui se cherchent dans l’immensité d’une ville aux loyers trop chers et aux issues trop étroites, Girls est un bouquet garni de personnalités de femmes, fortes, douteuses, ambitieuses, tantôt insupportables, tantôt rangées. Toujours, elles agissent pour elles-mêmes. Lena Duhnam, également créatrice de la série, se met en scène dans tous ses états. Jessa, Marnie et Shoshanna, Adam, l’amoureux instable, fugitif et hors-normes : tout ce microcosme brosse le portrait d’une partie des millenials.

Dans cette satire générationnelle, Lena Duhnam prend corps. Elle se montre dans son quotidien, ses aspirations, ses maladresses, sa sexualité, son relationnel.

La série m’inspire et nourrit mon imaginaire. Moi aussi, je veux mettre en scène une héroïne du quotidien, perdue dans la grande ville hostile et surpeuplée qu’est le futur incertain. Celles qui se sont battues pour la liberté des actrices, la multiplicité des représentations seront mes piliers. En aucun cas le film court que j’envisage ne changera le monde comme celleux qui le sauvent en continuant de le faire tourner en pleine pandémie mondiale.

Je le sais : si un jour un infime panel de l’humanité, le plus utile au bon fonctionnement du monde, devait être sélectionné pour habiter une autre planète, je ne m’inscrirai même pas sur liste d’attente. Alors, quitte à être condamnée à rester sur cette planète qui ne va pas fort en ce moment, autant essayer. Voilà, j’essaye juste. Et peut-être, ou pourquoi pas, je me réconcilierai avec le temps qui passe trop vite, avec ou sans liste.

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