Portrait : Serge Daney

L’ombre du critique et écrivain Serge Daney planera sur tout un volet de programmation de la 34e édition du Festival des 3 Continents.  Une sélection de films permettra de raviver le souvenir du critique, disparu il y a maintenant 20 ans, et de ses envolées métaphoriques inimitables.

L’ombre du critique et écrivain Serge Daney planera sur tout un volet de programmation de la 34e édition du Festival des 3 Continents.  Une sélection de films permettra de raviver le souvenir du critique, disparu il y a maintenant 20 ans, et de ses envolées métaphoriques inimitables.

WE LOVE SERGE

 

Début des années 60. Pendant que l’introverti Gainsbourg pousse la chansonnette, le timide Daney cause ciné. Du lycée à la cinémathèque, cela sans s’arrêter. Ces petits riens évoqués sur la toile, par Godard ou Bresson, il les dissèque avec passion dans Les Cahiers ou ailleurs. Mais ce que Serge préfère par-dessus tout, c’est parcourir le monde et patauger dans la gadoue. Ainsi, toute sa vie il n’aura de cesse d’arpenter les continents à la découverte des atlas, qu’il amassait chez lui le reste de l’année. Cartes postales qui s’accumulent chez ses amis et témoignent aujourd’hui de la curiosité sans limite de ce Parigot pure souche. Clope au bec et lunettes au nez, ce cinéphile investissait le monde comme il rentrait dans une salle obscure. À la recherche de ce que l’on peut difficilement saisir, le temps.

68 et 78 : années politiques

Serge est accaparé par le collectif. Dès 68, il participe à des écrits de portée politique et à la radicalisation des Cahiers du cinéma. Savait-il qu’il finirait par diriger les petits papiers de la revue ? Certainement, car il a su y prendre ses marques et s’y faire des amis fidèles, comme Philippe Garrel. Porté par la Nouvelle Vague mais toujours à contre-courant, Daney devient rédacteur en chef à partir de l’année 78. Pendant plusieurs années, il tente alors d’appliquer ce qui l’a toujours animé : débattre des films sous l’angle de l’esthétique (davantage que par celui de la critique), et toujours à travers le prisme du lacanisme. Dialogue permanent entre le cinéma et la réalité, ses textes nous font donc voir les images autrement. Son aisance dans l’utilisation du langage et l’exigence de sa plume lui permettent rapidement de se faire respecter de ses collègues et rivaux politiques. Mais Serge a la bougeotte…

Quand ça balance

En 81, Serge rejoint le quotidien Libération. Critique cinématographique régulier, il livre au journal des papiers brûlants sur les sorties du moment. Accroché au cinéma d’auteur comme une moule s’agrippe à son rocher, il ne se prive pas pour autant d’analyser avec une grande lucidité la déferlante des blockbusters américains. Alors que les médias de masse s’amassent, Serge décide également de comprendre comment la télévision s’introduit dans la vie quotidienne et influence le cinéma. Zappeur averti, il investit régulièrement les plateaux télé où il délivre des réflexions sur les images de son époque. Il prend également part aux débats concernant le festival de Cannes et n’hésite pas à y dénoncer les dessous chics des palmes dorées. C’est donc grâce au petit écran qu’il se fait connaître du grand public. Naît la figure du critique audacieux.

Requiem pour un globetrotteur ciné-fils

En 1992, le Sida force Daney à abandonner ses cahiers, ses chaussures de randonnée, sa plume et ses amis. Mais aussi son nouveau-né : la revue Trafic, consacrée à son premier et dernier amour, le 7e art. Encore publiée aujourd’hui, elle partait d’une volonté : résister pour que le cinéma continue à « montrer » . Une vingtaine d’années n’ont donc pas suffit à nous faire oublier Serge. Il demeure (comme il aimait à le dire) « passeur », alors comment lui dire adieu ? La meilleure façon est de ne pas le faire du tout.

Pour aller plus loin :

Article concernant l’hommage à Serge Daney réalisé à La Cinémathèque en 2012, Télérama
Extrait d’Itinéraire d’un ciné-fils, film de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin, 1992
Conférence de Serge Daney, Trafic : 20 ans, 20 films , au Jeu de Paume en 1992

Léa Jagut

Retrouvez les autres articles du jour sur Preview : http://www.3continents.info/

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