Katrina: les choix mortels des médecins (1)

Le prix Pulitzer vient d'être décerné pour la première fois à un site Internet. Il récompense une enquête menée par Sheri Fink pour ProPublica. Il raconte le choix par les médecins d'un centre médical de La Nouvelle-Orléans d'euthanasier les malades qu'ils pensaient ne pas pouvoir sauver pendant le passage de l'ouragan Katrina. Mediapart avait publié cette enquête à l'époque.

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Le prix Pulitzer vient d'être décerné pour la première fois à un site Internet. Il récompense une enquête menée par Sheri Fink pour ProPublica. Il raconte le choix par les médecins d'un centre médical de La Nouvelle-Orléans d'euthanasier les malades qu'ils pensaient ne pas pouvoir sauver pendant le passage de l'ouragan Katrina. Mediapart avait publié cette enquête à l'époque.

 

L'ouragan Ida a ravagé l'Amérique centrale, faisant au moins 124 morts et 7.000 sans-abris au Salvador et 13.000 sinistrés au Nicaragua. Lundi soir ou mardi matin, il devrait atteindre la côte des Etats-Unis et menacer la Louisiane, 4 ans après Katrina. En août 2009, le «New York Times Magazine» avait publié une enquête réalisée par ProPublica, montrant comment, pendant la crise, le personnel médical d'un hôpital de la Nouvelle Orleans a été conduit à injecter des doses massives de sédatifs aux patients, précipitant leur mort ou, selon les versions, la rendant plus douce. Voici cette enquête.

Nous publions l'introduction du dossier rassemblé par Sheri Fink, suivi de son enquête en version originale en deux parties (ici et ).

 

«L'odeur de la mort a tout submergé lorsque le travailleur humanitaire a défoncé les portes en bois de la chapelle de l'hôpital. A l'intérieur, plus d'une douzaine de corps gisaient, immobiles, sur des lits bas et sur le sol, enveloppés dans des linceuls blancs. Ici, une mèche de cheveux gris dépassait. Là, un genou était posé sur des hanches. Une main blême transparaissait au travers d'une robe bleue.

 

Quelques jours plus tard, la scène macabre déclenchait une enquête sur ce qui s'est passé au Memorial Medical Center de la Nouvelle Orleans, lors du passage de Katrina. Les enquêteurs ont été surpris par le nombre de corps dénombrés à la morgue de fortune et ont été stupéfaits lorsque des aides-soignants ont accusé un médecin renommé et deux infirmières respectées d'avoir précipité la mort de certains patients en leur injectant des doses mortelles de médicaments. Les pompes funèbres ont finalement évacué 45 cadavres du Memorial Medical Center, plus que dans n'importe quel hôpital de cette taille.

 

Les enquêteurs ont examiné les éléments de preuve, et en juillet 2006, près d'un an après Katrina, les agents du ministère de la justice de Louisiane ont arrêté le médecin et les infirmières pour la mort de quatre patients. Le médecin, Anna Pou, s'est défendue à la télévision nationale en disant que son rôle était d'«aider les patients à affronter la douleur», un avis qui est toujours le sien aujourd'hui. Après qu'un grand jury de la Nouvelle Orleans a renoncé de l'inculper pour meurtre sans préméditation, l'affaire s'effilocha.

 

Au cours des quatre années qui ont suivi, Pou a contribué à la rédiger et faire adopter trois lois en Louisiane qui exonère les professionnels de santé dans la plupart des litiges civils - sauf en cas faute volontaire - dans les cas d'urgence comme les ouragans, les attaques terroristes ou les pandémies de grippe. Ces lois encouragent aussi le ministère punlic à attendre les conclusions d'un groupe d'experts médicaux avant de décider de poursuivre ou non les professionnels de santé. Pou a également conseillé des organisations médicales nationales et de l'Etat de Louisiane pour leurs plans de préparation aux catastrophes. Elle a également donné des conférences sur la médecine et l'éthique à des rencontres nationales et encadré des stages d'entraînement de médecins militaires. Elle plaide pour la réforme des normes de soins médicaux dans les urgences, arguant que le consentement éclairé est impossible a obtenir en cas de catastrophe et que les médecins doivent être en mesure de prendre les décisions qui s'imposent pour les patients les plus gravement blessés - y compris ceux qui signifié la demande de ne pas être réanimés -, comme elle et ses collègues l'ont fait pendant le passage de Katrina.

 

Pou et d'autres personnels médicaux évoquent ce qui s'est passé au Memorial Medical Center et l'arrestation consécutive de Pou - ce qu'elle nomme sa «tragédie personnelle» - pour justifier le passage à ces nouvelles normes de soins en cas de crises. Mais l'histoire de ce qui s'est passé dans la frénésie dans ces jours, lorsque le Memorial Medical Center était coupé du monde, n'a pas encore été raconté. En deux ans et demi, j'ai obtenu des documents qui n'étaient pas disponibles jusqu'alors et interviewé des dizaines de personnes impliquées dans les événements et dans l'enquête qui a suivi.

 

Ces entretiens et ces documents éclairent l'histoire de Pou et de ses collègues d'un nouveau jour. Il est maintenant établi que plus de professionnels de santé que ce que l'on croyait ont été impliqués dans la décision de pratiquer les injections. Quand on compare les noms sur les rapports de toxicologie et les autopsies aux souvenirs et aux documents datant des jours qui ont suivi le passage de Katrina, il apparaît qu'au moins 17 patients ont reçu des injections de morphine ou de midazolam (un sédatif), ou des deux, après que des secours attendus longtemps étaient venus vider l'hôpital d'une bonne partie de ses patients. Un certain nombre d'entre eux ont été très malade et n'auraient pas survécu à l'évacuation. Plusieurs d'entre eux n'étaient pas sur le point de mourir quand ils ont reçu l'injection, selon les professionnels de santé qui les a traitées au Memorial Medical Center et selon l'expertise des dossiers et des autopsies pratique par un spécialiste de médecine interne, commandé par les enquêteurs mais qui n'a jamais été rendue publique.

 

Au cours de mes reportages, j'ai assisté à plusieurs événements auxquels participaient Pou, dont deux levées de fonds en son nom, une conférence et plusieurs de ses comparutions devant l'assemblée de Louisiane. Pou m'a également accordé une longue interview l'année dernière, mais elle a plusieurs fois refusé de discuter des détails liés à la mort des patients. Elle a empêché des journalistes d'assister à ses conférences sur Katrina et a déposé un mémoire auprès de la Cour suprême de Louisiane pour s'opposer à la publication des 50.000 pages du dossier réuni par les enquêteurs sur les morts de Memorial Medical Center.

 

Le détail exact de ce qu'a fait Pou, et pourquoi elle l'a fait, pourrait ne jamais être connus. Mais les arguments qu'elle avance sur la préparation aux catastrophes - le fait que le personnel médical devraient être, en pratique, protégé de toutes poursuites lorsqu'ils font leur travail de bonne foi lors d'événements catastrophiques et le fait que lors des opérations d'évacuation, on ne doive plus accorder de priorité aux cas les plus graves - méritent plus d'attention.

 

Lors d'une récente conférence nationale des responsables des plans d'urgence pour les hôpitaux en cas de catastrophe, Pou a posé la question suivante: «Combien de temps les personnels de santé doivent-ils consacrer à des patients qui ne survivront pas?»Détacher la zone d'éditionMasquer la zone d'édition

 

L'histoire du Memorial Medical Center pose d'autres questions: Quels patients doivent recevoir un peu des ressources limitées en cas de catastrophe, et qui peut en décider? Cela signifie-t-il la fin de la logique du plus grand bien pour le plus grand nombre et que la fin justifie tous les moyens? Où est la limite entre le soulagement de la souffrance et l'euthanasie? De quelle façon, le cas échéant, les médecins et les infirmières doivent-ils être tenus pour responsables de leurs actes dans les circonstances les plus désespérées?»

 

Entretien avec Sheri Fink pour le Dart Center for Journalism& Trauma

 

Lire la suite ici et (en anglais).

 

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