Une vue télescopique du Congrès de Reims

Préalable. N’étant pas adhérente du PS, j’ai lu sans a priori les six motions, évidemment influencée par mes propres convictions politiques. Je n’ai cherché ni à identifier les motions ni à les attribuer à des personnes, imprimant les pages des programmes sans les noms des signataires.

Préalable. N’étant pas adhérente du PS, j’ai lu sans a priori les six motions, évidemment influencée par mes propres convictions politiques. Je n’ai cherché ni à identifier les motions ni à les attribuer à des personnes, imprimant les pages des programmes sans les noms des signataires. Ce travail en aveugle m’était d’autant plus facile que je n’avais que survolé certaines motions auparavant et ne connaissais pas leur lettre d’identification. J’ai cherché dans ces textes leurs points communs, leurs divergences, et comment ils pourraient, peut-être, s’optimiser les uns les autres. Ceci est un travail partiel, éminemment perfectible, que je rééditerai. Je demande aux lecteurs beaucoup de bienveillance. Je suis sans aucun parti pris.

 

Le socle commun

Ces textes, outre le fait de se revendiquer du socialisme, ont au moins 17 points communs.

1) Ils font la même analyse de la situation actuelle en France et dans le monde, et critiquent sévèrement la gouvernance Sarkozy.

2) Ils se situent clairement dans l’opposition de gauche. Toutes les alliances électorales, disent-ils, ne peuvent se faire qu’à gauche.

3) Ils déplorent le caractère inaudible du PS, déchiré par ses querelles de leadership, et souhaitent qu’il reprenne un rôle moteur dans la reconquête du pouvoir, en 2012. Ils clament tous la fierté d’être socialistes et la nécessité pour le parti de se renouveler. Ce renouvellement passe par la mise au premier plan des militants, le rôle moteur du premier secrétaire, le respect du collectif et de ses décisions.

4) Ils se réfèrent à un modèle politique qui concilie croissance économique, justice sociale et écologie. L’écologie y est un mot-clef, même si deux motions (B et F) lui accordent une place plus centrale. Partant du constat de la crise environnementale, tous les textes préconisent diverses mesures en matière de logement, de transports, d’énergies renouvelables, d’agriculture biologique, de modes de consommation et de fiscalité.

5) Ils se proposent de relancer le pouvoir d’achat et l’emploi en agissant au niveau des entreprises (notamment les PME), par un système d’incitation et de sanction, en exploitant des gisements d’emplois nouveaux, en augmentant le SMIC, en organisant des conférences salariales.

6) Ils admettent tous la réalité de la flexibilité du travail, la discontinuité des carrières professionnelles, mais souhaitent l’assortir de mesures visant notamment à la formation continue.

7) Ils insistent sur l’importance de l’Enseignement, de la Recherche et de la Formation, qu’ils proposent de développer, de réformer en profondeur en concertation avec tous les acteurs, en y consacrant une part conséquente de financement public.

8) Ils souhaitent la dynamisation de la démocratie sociale, notamment en renforçant le poids des syndicats et la représentativité des salariés dans l’entreprise.

9) Ils proposent une relance du Service Public (Ecole, Hôpital, Poste, Justice, Police de quartier, Logements publics, Services d’aide à la petite enfance et aux personnes dépendantes et en fin de vie), par une injection de moyens financiers et humains. Ils défendent tous la notion de services de proximité.

10) Ils proposent une réforme de la fiscalité dans le sens d’un allègement des impôts indirects, les plus injustes, et d’un maintien voire d’une modulation plus équitable des impôts directs.

11) Ils souhaitent renforcer les valeurs de la République en relançant la démocratisation des institutions, en défendant la laïcité, en accélérant la décentralisation, en réduisant le cumul des mandats.

12) Ils proposent de promouvoir ou d’accroître des droits : en accordant le droit de vote aux étrangers lors des élections locales, en agissant en faveur de l’égalité hommes femmes (notamment au niveau des salaires, des carrières et en favorisant la garde des enfants), en affirmant le droit de tous les couples (homo- ou hétérosexuels) au mariage et à l’adoption d’enfants, et en défendant le droit de mourir dans la dignité (loi en faveur d’une aide active).

13) Ils souhaitent la mise en place d’une politique de l’immigration (intégration intramuros et coopération extramuros).

14) Ils ont l’ambition d’une grande politique culturelle prenant en compte la révolution numérique et défendant la liberté et la diversité des médias.

15) Ils souhaitent une Europe forte, dans laquelle Union monétaire et Union économique aillent de pair, avec une amélioration des dimensions sociale et écologique.

16) Ils prônent la régulation européenne et mondiale des marchés financiers, en solidarité avec les pays les plus pauvres.

17) Ils défendent le principe des retraites par répartition, avec cependant certaines différences.

 

 

Des identités différentes

Chacune de ces motions se spécifie par une forme d’identité politique et des mots-clés.

- La Motion A revendique le « réformisme » et elle s’inscrit « avec une humble fierté, dans l’histoire d’un parti qui a porté les espérances, les luttes, les défaites et les victoires du peuple de gauche. Etre socialiste c’est être fidèle. Nous sommes les héritiers d’une gauche au pouvoir, d’une gauche gestionnaire qui a su faire entrer notre pays dans la modernité ».

- La Motion B revendique une « ligne politique clarifiée et renouvelée et l’abandon d’une approche productiviste. L’objectif doit être une transformation radicale de notre mode de développement ».

- La Motion C constate : « Nous avons bien perdu, dans les dernières décennies, la bataille culturelle, c’est à dire la bataille politique au niveau le plus élevé et le plus profond » et elle affirme : « L’avenir du PS ne peut être le passé de la sociale démocratie européenne […] Pour nous la question n’est pas celle de l’acceptation ou non de l’existence du marché, mais celle des réponses politiques proposées pour le réguler et redistribuer les richesses. C’est pourquoi nous entendons laisser en dehors de la sphère marchande un certain nombre d’activités correspondant à ses droits fondamentaux. C’est pourquoi nous n’avons pas renoncé à transformer les règles du système économique ».

- La Motion D revendique « un réformisme ancré dans le réel d’aujourd’hui », venant d’une « gauche responsable ». « Nous combattons sans faiblesse les excès du marché, la recherche effrénée de la rentabilité, les diktats imposés par le capitalisme financier ; mais attentifs aux conditions de la création de richesses, nous encourageons aussi l’investissement utile au détriment de la rente et de la spéculation, favorisons la prise de risque industrielle, la lutte contre les monopoles abusifs d’entreprises privées qui entravent la dynamique économique, la conquête effective de nouveaux droits économiques et sociaux ».

- La Motion E constate : « La gauche, en France et à tout le moins en Europe, n’a pas toujours su définir les termes d’une riposte cohérente et offensive ». « Il faut le faire en tenant le cap, entre les risques d’un grand saut libéral et les tentations populistes ». Elle dit rassembler les valeurs communes au PS. « Le Parti Socialiste s’y accepte comme réformiste, porteur d’une volonté radicale de transformation sociale, écologiquement responsable, européen, laïque et féministe ».

- La Motion F revendique le terme d’utopie, et appelle à l’émergence « d’une gauche d’avant-garde fondée sur une identité écologiste, altermondialiste et anti productiviste, capable de transformer la société, de porter de nouveaux idéaux et de les réaliser ».

 

On peut noter que seule la Motion A se pose en héritière de la gauche gestionnaire qui a su faire entrer le pays dans la modernité. Les autres Motions sont, d’une façon plus ou moins nette, quelque peu critiques sur le bilan de cette gauche, dont elles jugent le modèle soit en légère, moyenne ou grande difficulté, soit complètement obsolète.

 

Deux motions en marge

Les Motion B et F sont différentes des quatre autres. Moins réformistes et plus radicales, elles sont très concernées par l’écologie et les ravages de la mondialisation dans les pays pauvres, qui « met en danger non seulement leur économie, mais aussi la démocratie ». Ne prétendant pas rallier une majorité lors du Congrès de Reims, elles apportent des propositions qui leur semblent absentes des ambitions programmatiques des courants dominants du PS. La Motion B se donne comme objectif de « peser durablement dans le parti, sans exclure la participation le moment venu à un rassemblement majoritaire autour d’une ligne politique reprenant clairement nos priorités ». Quant à la motion C, très ouverte à gauche, elle porte ses analyses et propositions « au sein des mouvements et partis de gauche, depuis les objecteurs de croissance jusqu’au parti socialiste, en passant par les verts, les altermondialistes, les antilibéraux et les alternatifs ». Pour ces deux motions, le schéma socioéconomique qui prévaut depuis la révolution industrielle est aujourd’hui obsolète. Il faut construire un modèle tenant compte à la fois des composantes économiques, sociales, écologique, culturelle et démocratique, « en parfaite synergie ».

 

La Motion B

Parce qu’elle dit les choses sur un autre mode, j’ai regardé de plus près la Motion B.

Les mesures écologiques qu’elle préconise concernent par exemple la réduction des prélèvements sur les ressources fossiles, l’investissement dans l’isolation des logements, la réduction des déplacements inutiles, la lutte contre l’étalement urbain, le développement de transports plus propres, l’abandon des projets d’autoroutes, la priorité accordée aux énergies renouvelables sur l’EPR, la mise en place d’une politique européenne pour que les produits et technologies propres soient accessibles à tous (agriculture biologique, mobilité professionnelle organisée), l’accroissement des recherches sur le développement durable, les relations entre santé et environnement, le principe de précaution. Est également proposée la création d’un grand service décentralisé de l’énergie, où les collectivités locales joueraient un rôle clé.

Au niveau socioéconomique et socioculturel, cette Motion propose la création d’une « sécurité sociale professionnelle » assurant la continuité des droits malgré la discontinuité des carrières professionnelles. Elle envisage une transformation concertée et progressive (sur 10 ans) de l’Education, dans le sens d’un renouvellement total des modèles. Elle est la seule à dire clairement que le système de retraite, pour être maintenu, nécessitera l'allongement du nombre d'années de cotisation et des financements complémentaires.

Pour le renforcement et la modification des mécanismes mondiaux de régulation, la Motion B envisage la combinaison d’un dirigisme d’Etat prévoyant le rationnement des émissions de gaz à effet de serre et des mécanismes de marché pour faciliter la prise en charge de leur répartition. L’Union Européenne doit selon elle imposer des règles aux entreprises transnationales. Le FMI, La BM et l’OMC doivent être évalués à l’aune de la durabilité économique, sociale et écologique, des droits de l’homme et des droits des travailleurs. Les mesures envisagées sont la signature d’un Traité social européen, une harmonisation fiscale, une réorientation plus vaste de la politique agricole, une nouvelle politique de l’immigration, la relocalisation d’un certain nombre d’activités.

 

Conclusion provisoire : appel à l’imaginaire

Les Motions du PS semblent très proches les unes des autres, ou pouvoir être assez facilement articulées. Les apports des Motions B et F pourraient leur donner des perspectives, des ouvertures et une radicalité qui leur font parfois un peu défaut. Ainsi, la Motion F revendique le dépassement du système capitaliste et la mise en œuvre d’un nouveau projet politique. Cet autre projet, appelé alterdéveloppement, « nécessite d’abord une rupture culturelle indispensable à la remise en cause des dogmes de la croissance, de la consommation et de la «valeur » travail afin de créer un nouvel imaginaire. Un nouvel imaginaire politique pour débattre et construire ensemble une politique citoyenne qui met en avant la gratuité, l’accès inconditionnel aux droits, un nouveau rapport au temps, une démarche altermondialiste et écologiste ».

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