Beigbeder vs. Numerikaka

 

Très fort pour concevoir des images qui frappent, Frédéric Beigbeder en aligne un joli bataillon pour nous dire tout le mal qu'il pense du numérique en littérature. Autant de phrases, autant de canons tirant à lourds crachats sur nous autres, méchants suppôts du zapping dématérialisé. Dans une interview accordée au Point du 8 septembre 2011, et dont on peut lire une copie par ici, le romancier se lâche et prophétise le pire. Déployons nos parapluies, et goûtons comme il se doit la leçon du maître.

Frédéric Beigbeder vs. l'immonde Numerikaka

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Apocalypse d'amnésie et de vulgarité :

L'article commence brutalement, en nous disant ceci : la révolution numérique, selon Beigbeder, est le chant du cygne « de toute une civilisation, amenée à entrer dans une "apocalypse d'amnésie et de vulgarité". »

Visiblement, on parle ici d'Internet. Si je me souviens bien, pourtant, il me semble que notre monde a sombré depuis quelque temps déjà dans ce qui ressemble furieusement à un gros bourbier d'amnésie et de vulgarité.

La télévision, ce royaume des surfaces, n'est pas réputée pour sa dignité ou sa délicatesse : on ne peut pas prétendre y être fin quand on doit être compris en moins de douze secondes – terme au-delà duquel l'attention du téléspectateur est réputée décrocher – et l'animateur alors vous coupe. On y raconte tout, à propos de tout, et surtout n'importe quoi, puis son contraire dès la semaine suivante. Ordinairement, les présentateurs ont assez de placidité pour se retenir de bondir sur l'énormité, et la laissent filer sans un frémissement. Le public avachi de l'autre côté de l'écran est invité à ne pas faire attention. De toute façon il zappe, et il oublie.

En ce sens, il est licite d'affirmer qu'Internet, par contre, n'oublie rien. Et surtout pas les horreurs qu'on répète à son propos. Laisser filer quelque chose ? Grands dieux, plutôt croire que la Terre est une coquille vide !

Serait-on vulgaires par hasard ? Sans aucun doute. Mais l'est-on plus que la publicité, ce paradis des besoins fades ? Car enfin c'est bien dans les journaux, au cinéma et même, je suis désolé de le dire, à la télévision que l'on peut admirer des femmes transformées en fesses, qui nous vendent du chocolat des nouilles des bagnoles des abonnements du sport des yaourts maigres. Sont-elles un des purs honneurs de notre monde ? Tous ces arrogants 4x4 métallisés qui dansent parfois, grotesques, sur nos écrans, avec leurs calandres de prédateurs urbains et leurs vitrages de mafieux, sont-ils bien raffinés ? Tandis que nous autres, encodeurs de mots par gourmandise, nous sommes des ploucs indignes.

Mais qu'est-ce que le livre numérique peut bien avoir comme responsabilité dans l'illettrisme, ou dans le manque absolu de culture qui caractérise les populations téléspectatrices des grands pays occidentaux, ou dans la façon barbare d'articuler des phrases qui est un des signes distinctifs du gouvernement français de cette mandature ?

Frédéric Beigbeder, collaborateur au Figaro-magazine – canard de haute tenue intellectuelle, qui jamais ne sombre ni dans l'amnésie, même sélective, ni dans la vulgarité – nous accuse de surfer sur cette vague terrible de l'abrutissement. Bigre ! Ceci me rappelle un certain voyou de mon enfance : ce petit monstre, secondé d'une montagne de graisse qui lui servait à immobiliser ses proies, s'amusait à me torturer en me traitant de sadique. C'est raté mon gros, on ne te croit pas ! Nous n'aurons pas honte, car cette vague qui va tout emporter, à supposer qu'elle existe, qui l'a conçue ? Qui l'a déployée, sinon des enfants de la pub et de la télé ?

 

Mauvaise qualité et incitation à l'inattention :

Voici maintenant que monsieur Beigbeder invoque Proust, dont la copie numérisée est illisible tant elle est truffée de coquilles. Ah la belle aubaine que ce Proust bien saccagé ! Tandis que des éditeurs numériques se lancent dans la Recherche avec amour et respect, notre grand homme s'en va chercher la pire de toutes les conversions réalisées pour nous en faire un emblème de notre savoir-défaire. Est-ce que je me plains, moi, du livre-papier, est-ce que je veux le voir disparaître sous le prétexte, fort justifié au demeurant, que l'on trébuche, dans d'infiniment nombreux ouvrages, sur des redites, sur des lourdeurs, des erreurs de grammaire et de conjugaison, des fautes d'orthographe, des phrases tronquées, des paragraphes incompréhensibles, des histoires à faire pleurer d'ennui et qui cependant sont imprimées sans qu'on sache seulement si quelqu'un, un jour, les a lues attentivement ?

Apparemment monsieur Beigbeder, qui se sent vieux – il est pourtant plus jeune que moi – n'a jamais ouvert une liseuse. S'il y avait, mon cher, un reproche à faire au livre numérique, un reproche évident, immédiat, incontournable, ce serait bien d'avoir à se fendre au préalable de quelques centaines d'euros pour acheter un foutu dispositif de lecture destiné à tomber en panne sitôt la garantie expirée. Non ?

Eh bien non. Car le principal problème « d'une tablette » – pas d'une liseuse, notez-le bien – est, dans l'esprit de notre vibrant écrivain, cette profusion de distractions collatérales qu'elle soumet à notre curiosité papillonnante de lecteurs forcément inattentifs. Mais dites-donc, vous nous prenez hardiment pour des cons, mon ami ! Je crois plus humblement que vous avez tout faux : car les cons, c'est bien connu, ne lisent pas, ou alors que des torchons. Imprimés. Et ils adorent chanter les chansons des publicités qu'ils ont vues à la télé.

 

Guerre du goût :

Voilà que Frédéric Beigbeder scinde notre humanité occidentale en deux nouveaux clans, qui n'ont plus rien à voir avec la politique. « Les camps ne sont plus la gauche contre la droite, le fascisme contre la démocratie, mais plutôt d'un côté ceux qui défendent un certain art de vivre, une civilisation, l'humanisme, et de l'autre ceux qui prônent l'efficacité, la vitesse, le zapping, le matérialisme (qui paradoxalement, et assez cyniquement, passe par la dématérialisation de tout). » Quel fouillis ! Quel mélange ! Quel beau mal de crâne ! Faut-il vraiment répondre ? Ceci simplement alors : quand on se précipite sur le premier point Godwin qui passe, il faut s'attendre à un peu de quolibets provenant du camp d'en face, celui des matérialistes dématérialisés.

Car « Lire, c'est résister », affirme Beigbeder sans qu'on sache, du coup, contre quel camp il veut résister, puisque la politique, d'après ce qu'il nous raconte, est morte (fascisme, démocratie, tout ça) ; ne restent que les incultes contre, sans doute, les cultes. Bof.

On tout de même va dire qu'on est d'accord. Malheureusement, comme nous lisons numériquement, nous ne lisons pas. Et Frédéric nous explique pourquoi : « Quand on crée ainsi une même machine qui contient YouTube, Facebook, TF1 et Dostoïevski, eh bien ayons l'honnêteté de le dire : Dostoïevski est mal barré. C'est évidemment plus compliqué de se concentrer sur le destin de Raskolnikov et de s'interroger en tournant les pages pour savoir si sa culpabilité va l'obliger à dire qu'il a tué la vieille... que de filer rancard à une fille sur Facebook. Le danger, c'est ça. Arrêtons de tout centraliser sur une même machine. »

Oui le danger c'est ça ! Bien d'accord ! Mais attention, il y a piège... Car oser dire qu'une personne qui lit Dostoïevski va s'arrêter pour mater une vidéo de TF1 avant d'abandonner sa lecture pour toujours parce que ça fait chier et que La Ferme Célébrités c'est mieux, c'est tellement méconnaître la façon dont est construit un esprit qui lit que l'on ne peut croire que Beigbeder s'égare à ce point sans le vouloir très consciemment. Et l'on s'interroge alors sur les motivations dudit, à vouloir nous enfumer de la sorte. Aussi... je vais l'écrire pour l'édification de notre grand inquiet : quand on lit un auteur classique, on n'accorde pas une seconde d'attention aux fenêtres de TF1 ; tout au contraire, on charge un programme pour les désactiver, au besoin même un programme illégal, et on continue sa lecture dans la plus complète des sérénités numériques. Et l'on poste des citations de Dostoïevski sur Facebook pour amuser les camarades.

D'autre part, puisque oui lire c'est résister, nous trouverons fatalement des résistants numériques. Et ils seront, je le soupçonne, infiniment plus nombreux que ne le craint notre écrivain imprimé, qui voit la mort toute crue de la littérature dès la prochaine génération. Car voici : chacun sait quel calvaire cela peut être de chercher à se faire éditer sur du papier, et de constater, jaloux tout vert, à quel point la très grande majorité des livres publiés sous cette forme si désirable sont des merdasses époustouflantes, mal fichues et sans goût, tandis que votre œuvre de haute littérature, elle, n'aura droit qu'aux honneurs bien ternes de la poubelle – je veux dire : d'Internet. Alors, puisqu'on en est réduit, derrière Frédéric Beigbeder, à croire, je crois moi que la littérature va exploser, et s'éparpiller en milliards d'étoiles.

Et voyons les choses au pire : comment oser imaginer que les gens, une fois numérifiés jusqu'au trognon, arrêteront de penser et de se faire plaisir en rêvassant ? Jamais, jamais le monde n'a cessé de réclamer des histoires.

 

Espoir :

La bataille, ici encore, se fera pour gagner les meilleures places : celles où l'on a de l'audience, des visites, des clics et de la bonne bande passante bien grasse. L'avidité et la vulgarité s'exportant aussi facilement qu'une grippe, une rumeur ou une calomnie, le moi-d'aborisme, qui a tant sévi avant la fameuse révolution numérique, s'invite lui premier sur les meilleurs sièges, et y construit déjà ses habituelles barrières. Beigbeder, avec ses grands airs de n'y pas vouloir toucher, a des gens qui lorgnent pour lui et vont lui réserver une place en or massif : « J'ai franchi le pas » nous dira-t-il alors d'un air gourmand, et il aura le culot de vouloir encore nous faire la leçon.

Mais cessez, si vous en êtes capable, monsieur le grand homme, d'accuser un nouveau monde qui cherche à naître plus beau que l'ancien ; et puisque vous tenez à passer pour un honnête garçon, venez plutôt nous aider à le rendre vertueux, ça nous ferait plaisir. Après tout, nous n'avons pas votre superbe carnet d'adresses, voyez-vous.

Loué soit l'esprit insatiable de l'être humain qui avance, mâchoires grandes ouvertes, sur les chemins de la connaissance et de la joie !

 

Berger

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