Colère et détresse face à l'abandon en tout genre

Puisque je ne trouve pas d'emploi, que je tourne en rond, je vais vous parler de mes difficultés à me construire un avenir. Pas que ça intéresse grand monde, mais écrire, c'est tout ce que je sais faire. Non, ce n'est pas tout à fait exact.

Écrire, c'est tout ce que je veux faire, plutôt. Par où commencer ? Ces derniers temps, je n'arrête pas de me dire « mais où ai-je merdé ? », « qu'ai-je raté pour en arriver à cette situation ? ». Je vous raconterai tout, sans retenue, parce que s'il y a quelque chose que je ne suis pas, c'est une langue de bois, et je ne peux plus retenir tout ce ressentiment que je garde en moi. J'en veux tellement à notre société actuelle, à notre système économique et les nouvelles valeurs qui régissent notre monde. J'en veux à tout ce beau monde qui permet à cette société de ne pas se remettre en question et de participer aux rouages qui font qu'elle continue de perdurer de manière pérenne. J'ai toujours assumé mes choix et mes volontés. Je ne regrette pas grand-chose dans mon parcours. Alors je ne comprends pas pourquoi la société ne veut pas me faire une place. Est-ce vraiment un concours de circonstances ? Est-ce vraiment un problème de nature économique ? Est-ce toujours un problème de timing ? Est-ce que je ne suis pas assez bien pour obtenir un travail ? Vous rigolez ? Vous pensez que je me perds dans la confusion ? Mais que croyez-vous qu'un jeune de 25 ans se dit après des études bac+5, quatre stages à son actif et qui s'est toujours donné les moyens pour réussir ? Quand un an et demi après l'obtention du dernier diplôme, il se demande s'il est tout juste bon à être caissier/ère en supermarché ? Tout juste ! On pourrait encore me sortir que je n'ai pas le profil… Est-ce que vous, vous qui avez les cartes en main pour embaucher, vous réalisez qu'il y a des gens qui ont besoin de manger ? Alors oui, je sais, c'est la crise, le chômage de masse… blablabla. D'ailleurs, je suis inscrite à Pôle emploi mais je vous rassure, je ne touche pas un centime, parce que même si j'ai travaillé pendant 4 ans en tant que vendeuse en job étudiant, c'était trop tard quand j'ai fait la demande, et puis ensuite j'ai fini par prendre un CDD pour un job alimentaire, mais là encore, je n'ai pas fait tout à fait 4 mois, alors rien, nada, vous pouvez dormir tranquille, je ne vous vole pas vos sous ! Par contre, j'ai cotisé, moi aussi, chaque fois que j'ai travaillé. Bon alors alors ? J'essaye de ne pas être condescendante mais il est vrai que je choisirai toujours la défense du défavorisé, des personnes dans le besoin, de la solidarité (pas celle subie, non, la vraie) et du vrai sens du mot social. Si vous saviez comme dans ma tête, j'ai l'impression que tout va de travers, que le monde marche sur la tête, que les choses fonctionnent qu'à l'envers.

Je ne vous cacherai rien, je n'en vois pas l'intérêt et c'est peut-être ça mon problème : comment être acceptée quelque part si je ne mâche pas mes mots et que je reste transparente sur ce que je suis, ce que je vis, ce que j'ai vécu, ce que je pense ? J'ai démissionné de mon dernier emploi car j'étais dirigée par une pauvre fille en manque de reconnaissance, plus jeune que moi (là n'est pas la question mais dans ce cas précis, le manque de maturité a joué très certainement), cherchant la querelle d'un niveau de maternel. Très peu pour moi, merci. Comment est-ce possible de placer des gens à ces postes à responsabilités pourtant incapables de manager, incapables de se remettre en question, incapables de faire preuve de discernement entre le professionnel et son propre ego, incapable de faire dans l'humain ou de créer du lien ? Vingt-trois ans et elle ne me disait pas bonjour, vous voyez le niveau. Alors, un job alimentaire, après mon bac+5, je veux bien accepter… Mais si c'est pour qu'on me pourrisse la vie au quotidien, j'ai pas le temps ni l'énergie pour ça. Il faudra qu'on m'explique par ailleurs quel est but de certains à rendre les journées difficiles des uns ou des autres. Comment ça se passe ? Vous vous levez le matin, en bon frustré de la vie, vous vous regardez dans le miroir et vous vous dites : « oh tiens, et si aujourd'hui je me défoulais sur untel ! » ? Non, sérieusement. Achetez-vous un punching ball, je sais pas, mais faites quelque chose. Parce que les tyrans de patrons, de chefs, de collègues, ça ne peut plus durer. Et jamais, entendez-moi bien, jamais je ne permettrai à quelqu'un de me traiter ainsi. Peu importe ce qui est en jeu, ma dignité avant tout. Alors vous me direz, quand on finit par faire ce choix, on arrive forcément au stade de la précarité. Bah ouais, parce que des connards au travail, il y en a partout. Et là, la dignité peut en prendre un coup aussi. Je ne me résigne toujours pas à aller au resto du cœur. Mais c'est que je peux attendre encore un peu, je vous le concède. Quand j'entamerai le dernier paquet de pâtes, on verra…

Je vous préviens, tout le monde va en prendre pour son grade. Ce n'est pas un billet de gentillesse. La gentillesse ? Ça ne marche plus d'ailleurs dans notre société actuelle. Si on a besoin de faire une journée de la gentillesse, c'est qu'on est arrivé à un stade bien pathétique, croyez-moi. Ça va être confus et je ne retravaillerai pas ce billet, il sortira brut. Parce que je suis comme ça, je suis brut de décoffrage, que ça plaise ou non. Qu'est-ce que j'en ai à faire de plaire d'ailleurs ? Cette espèce de fausseté, cette façon de séduire que je trouve déplacée, non, ça n'est pas moi.

Bref, revenons à nos moutons. Je vous disais donc que j'étais à deux doigts d'être vraiment dans la merde. Alors non, je ne pense pas finir sous les ponts malgré ce qu'espère et me souhaite ma chère belle-mère – insultes en bonus – parce que la porte de ma mère sera toujours ouverte. Mais encore faut-il que ce soit possible de vivre sous le même toit que mon frère devenu foutrement invivable. Bientôt vingt-trois ans, et ça se prend pour un tyran. Oui, encore un. Je suis partie de chez ma mère précipitamment en grande partie car c'est un enfer de vivre sous le même toit que lui. Vous ne pouvez pas vivre, tout simplement vivre, et vous sentir chez vous parce que vous le dérangez quoi que vous fassiez. J'en étais à ne plus vouloir bouger de mon lit tellement ses coups dans le mur, ses coups dans tout ce qui étaient sur son passage, me traumatisaient. Là où moi je ne rêvais que d'un peu de douceur dans ce monde de brutes, je n'ai eu que de la violence face à moi. Étant l'aînée, il fut un temps où j'avais encore une once d'autorité sur lui, mais quand un homme comprend qu'il est devenu homme, en tant que femme, on ne peut pas rivaliser. Oui, au même titre que ma mère, je n'ai plus agi par peur de finir à l'hosto. Ou pire. Et les professionnels de la santé n'ont pas de solution. Côté psychiatres, le cas de mon frère « n'est pas assez grave pour être pris en charge ». Ah oui, c'est vrai qu'on fait partie de cette société qui attend le drame avant de réagir. Alors, voyez-vous, j'ai toutes les raisons pour ne pas vouloir revenir vivre chez ma mère en attendant que la société daigne bien me laisser une place. À 25 ans. Est-ce bien normal ? Évidemment, si mon frère est devenu ainsi, c'est que ça a merdé quelque part. Vous pariez sur le paternel ? Bingo, c'était trop facile en même temps. Quand on a un père pervers narcissique pour qui l'autre n'existe pas, qui n'hésite pas à manipuler jusqu'à ses propres enfants, quitte à les monter les uns contre les autres pour mieux sauver sa peau, il n'y a pas à dire, on peut vraiment devenir taré. Ah mais par pitié ne me plaigniez pas, je ne veux pas de votre pitié. Combien de pères qui n'assument pas leurs gosses d'ailleurs ? Combien d'enfants qui ont souffert de leurs propres parents ? Alors c'est pour quoi faire d'avoir des enfants ? Faut qu'on m'explique ! Parce que merci mais on part déjà avec un handicap dans la vie. Et un gros. Demandez à tous ces jeunes qui n'ont plus de repères. Et vous comprendrez pourquoi tant de jeunes se sont égarés dans le djihad. Et vous voulez savoir ? Si je n'avais pas la force de caractère que j'ai et la raison, je m'y serais peut-être égarée moi aussi. Parce qu'on en parle juste pas du tout. Parce qu'il y a encore un énorme déni à ce propos. Parce que c'est vrai, j'ai le fort désagréable sentiment qu'on ne veut pas de moi. Que mes parents ne veulent pas de moi, que la société ne veut pas de moi, qu'aucun endroit où gagner mon pain ne veut de moi. Mes profs, ils n'avaient pas le choix, j'étais dans leur classe, il fallait faire avec. Mais croyez-moi qu'ils sont bien contents de se débarrasser de certains à la fin de l'année. Et pourtant, j'étais pas trop du genre à déconner, demandez à mon entourage si j'étais pas exemplaire. Demandez à mes anciens camarades comment ils rattrapaient leurs cours et grâce à qui ? Demandez-leur si j'étais pas assidue et investie. Vous savez, après avoir été diplômée, j'ai demandé des coups de pouce à certains profs, j'ai donné des nouvelles, c'est tout juste si je les faisais pas chier. « Bonne continuation », pouvais-je comprendre quand on daignait bien me répondre. Toutes ces ignorances, tout ce dédain, toutes ces non-considérations, sachez tous, que chacun d'entre vous, à votre niveau, aura fait naître en moi une déception immense, du ressentiment amer et un dégoût profond. Bien que vous vous en tapiez royalement, pour la majorité. Ah les amis… les amis ça va, ça vient, parfois c'est très malsain, parfois c'est « courage, fuyons ! ». Combien qui prétendre à une grande amitié avec moi quand je n'ai pas un mot ou une réponse pendant des mois ? Sachez bien que servir de figurante à vos mariages, à vos anniversaires ou autres : très peu pour moi. Allez vous faire foutre. Il n'y a pas d'amis quand t'es dans la merde, t'y restes tout seul. C'est ça la réalité. Demandez donc à ma mère ce qu'elle en pense tiens.

Ce matin, j'ai reçu un énième refus pour un poste de rédacteur dans le journalisme. C'est que ça a déclenché en moi ce flot de paroles apparemment. J'ai l'impression de brasser du vent. Tout ce temps et cette énergie à consacrer aux recherches, aux candidatures, toussa toussa… pourquoi ? Pour rien. Ça commence à me gonfler sérieusement. Quand j'ai démissionné de mon CDD où je servais d'assistante administrative – où là aussi on m'a fait rentrer parce que je connaissais quelqu'un : jusqu'ici je n'ai pu obtenir un emploi que parce que « je connaissais quelqu'un... », c'est quand même pas normal ! Manque de pot, je ne connais pas de grosses pointures qui pourraient me faire rentrer dans le journalisme – j'ai ensuite eu la bonne idée d'aller faire vendeuse en boulangerie (pas bien compliqué quand même), sur demande du responsable qui se trouve être une connaissance là encore, mais finalement l'offre m'a fait faux bond : la patronne ne voulait plus me former en vue des fêtes de fin d'année qui approchaient à grand pas. J'avais envie de lui dire, à la bonne dame, que j'ai fait des rush au tabac du Val d'Europe qu'elle n'aurait pas assumé. Mais pour le coup, c'était pas plus mal, elle était exécrable et dans le fond, je ne voulais pas signer pour me faire encore traiter comme de la merde. Elle n'a même pas eu la décence de m'annoncer la nouvelle elle-même. Une honte.

Et puis cette agence, intéressée par mon profil, deux mois après avoir vu passer ma candidature pour une offre de secrétaire de rédaction, qui me propose finalement de la rédaction free-lance. C'est mieux que rien. Comme d'habitude, on me fait passer un test. Test que je me débrouille de rendre pendant les fêtes de fin d'année tandis qu'on me donnera la réponse qu'à la mi-janvier pour un texte de 300 mots... Le thème portait sur le Big data : ah ! horreur ! En gros, je devais dire comme c'était cool de se faire espionner grâce à nos millions de données numériques collectées, stockées et utilisées à bien des fins, notamment malhonnêtes oups commerciales. Je me suis prêtée au jeu – arf... j'en suis pas fière, il fallait pouvoir manger – pour du beurre ! Car mon style n'était pas assez « oral » voyez-vous : les textes étaient en fait des scripts destinés à des vidéos. Je cherche encore ce que j'ai mal fait, j'ai eu beau placer des « eh bien » et de très courtes phrases, ça n'a manifestement pas suffi. Tant pis, cela m'aura épargné d'écrire contre mes convictions. 

Ah voilà… on en arrive à mettre à jour sa situation auprès de la CAF. Des heures que j'ai travaillées à la boulangerie, j'ai été payée 230 euros pour tenir tout le mois de décembre. Depuis je n'ai aucun revenu. Nous sommes le 2 février et j'attends toujours mes aides de la CAF. Faut pas être pressé… Faut pas avoir un loyer à payer et faut pas avoir faim, je vous le dis. Heureusement pour moi, j'ai une mère qui m'aide. Comment font ceux qui n'ont personne ? Mais une mère qui me répète aussi que sa paye n'est pas extensible, que ça peut pas durer longtemps comme ça. C'est certain. Alors on fait quoi ? Je continue d'envoyer des candidatures dans tous les sens, quitte à faire n'importe quoi et ne plus savoir ce que je suis en train de faire ni ce que je veux. Parce qu'un coup je passe de la volonté de poursuivre mon parcours à la nécessité de gagner de l'argent pour pouvoir manger et payer mon loyer. J'ai postulé à nombre d'offres pour des postes de journaliste, rédacteur, secrétaire de rédaction, et on me répond que « malgré ma candidature de qualité », je suis recalée. Cherche l'erreur. J'ouvre mes horizons et je réponds à une offre au Samu Social, je postule dans la cause animalière – choix évident car les seuls qui me l'ont toujours bien rendu, ce sont les animaux – mais rien, toujours rien. Ah si, j'ai été acceptée en tant qu'enseignante pour un organisme de cours particuliers, payée environ 16 euros de l'heure, chouette, je vais aller loin avec ça. J'attends encore qu'on me propose des élèves... Tout est lent. Tout prend des plombes, comment fait-on quand les jours passent et qu'on compte les quelques euros qu'il nous reste sans la moindre évolution de notre situation ? J'ai appelé deux fois la CAF pour savoir quand j'allais percevoir mes aides. Un coup on m'a dit le 25 janvier, ensuite le 5 février. Dix jours d'écart en fonction du conseiller qu'on a au téléphone. Et je bouffe mes doigts pendant ces dix jours ? Mais c'est pas fini, en me connectant tout à l'heure sur mon compte, il est notifié que le paiement peut se faire entre le 5 et le 10 février selon l'établissement bancaire… Comment fait-on pour survivre quand ça urge ? Alors j'ai bien pensé à l'intérim pour obtenir des sous rapidement sans grand engagement… Mais j'ai beau regardé, je ne me vois dans aucun de ces postes, qui plus est dans des secteurs qui ne sont pas les miens et qui me sont le plus souvent complètement inconnus. Entre pouvoir manger et trouver sa place, l'écart se creuse encore. Et quand toutes mes aides de la CAF vont partir dans mon loyer, je serai à court d'idées. Ton papa gagne 8 400 euros par mois, il pourrait peut-être t'aider ? Mon papa m'a coupé ma pension dès que j'ai été diplômée : ah félicitations au fait hein ! Ouais je sais, ça donne envie de fêter la fin de ses études. Non, fallait pas rêver, il allait quand même pas continuer à « m'entretenir », voyons. Ni à m'accompagner dans ma vie de jeune adulte. Surtout pas. Les enfants ça se pond et ça se lâche à la moindre « opportunité ». Vous en faites pas, j'ai enterré ce père-là. Je fais mon deuil, ça se voit pas ?

Voilà, j'estime ne pas être dans le pire des cas, loin de là, et plus grave encore, je pense être dans un cas qui se généralise.

J'ai toujours eu une idée fixe de ce que je voulais faire et durant mes études, j'ai toujours (ou presque) réussi à atteindre mes buts. Et depuis, je suis au point mort. Malgré que je fasse des pieds et des mains pour tenter d'avancer. Parfois, j'en suis même à penser que mon nom d'origine tunisienne pourrait bien en déranger quelques uns. Faut dire qu'on m'a souvent questionné (surtout dans le milieu professionnel) : « t'as un lien de parenté avec l'ancien président de la Tunisie ? ». Toujours à devoir me défendre des préjugés. C'en est ridiculement lassant. 

J'ai commencé ce billet en vous disant que j'arrêtais pas de me demander ce que j'avais fait de travers. Quand j'ai accepté mon stage de fin d'études, c'est la seule fois où je me dis que je n'aurais pas dû, j'aurais dû repousser encore l'échéance et prendre un gros risque : celui de candidater chez Mediapart. S'ils m'avaient accepté en stage, ça m'aurait peut-être ouvert une porte, soit pour continuer avec eux, soit pour me créer un réseau réel. Mais j'ai été prise sous la pression du temps qui me manquait, des réponses négatives qui s'enchaînaient et il me fallait un stage au plus vite pour valider mon Master 2e année ou c'était foutu. Et je n'ai alors pas attendu la réponse de Mediapart pour cet éventuel stage… J'ai dit oui à des gens qui se sont servis de moi en tant que stagiaire pour écrire entièrement leur magazine et qui m'ont tout bonnement jeté après utilisation. Tel un vulgaire objet. Parce que c'est ça maintenant non ? Personne n'est irremplaçable et un autre stagiaire sous-payé fera l'affaire.

J'attends toujours de croiser des personnes bienveillantes parce qu'il paraît que ce sont les rencontres et les opportunités qui peuvent tout changer mais voyez-vous, j'ai arrêté d'être naïve et surtout, je ne fais absolument plus confiance en qui que ce soit.

Je me fais une raison et je sais que le temps qui m'éloigne de l'obtention de mon diplôme et toutes ces galères à gérer m'arrachent de plus en plus à ce poste de journaliste chez Mediapart que je convoitais tant. Je n'en ferai jamais partie, et ça, c'est très dur à avaler. 

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