Radicalisation à Copenhague

De nouveaux acteurs sont apparus dans l'arène climatique, témoignant d'un élargissement du mouvement climatique à des groupes altermondialistes, et d'une crise de légitimité des porte-paroles traditionnels.

De nouveaux acteurs sont apparus dans l'arène climatique, témoignant d'un élargissement du mouvement climatique à des groupes altermondialistes, et d'une crise de légitimité des porte-paroles traditionnels.

 

Ces derniers jours à Copenhague, deux évènements ont suscité des remous, et ont fait couler de l'encre. Avec un peu de distance, ils méritent de s'y attarder un moment. Il s'agit des manifestations de samedi, les plus grandes pour le climat à ce jour, et de plusieurs suspensions des négociations, dues à la colère des Etats africains et à la révolte des pays insulaires autour du tout petit Tuvalu. Ces évènements sont le signe de nouvelles fractures, qui traversent à la fois les négociations et la société civile mondiale réunie aux marges de la négociation.

 

La manifestation de samedi, colorée et tres diverse, réunissait pour la première fois les ONG écologistes et des forces contestataires plus traditionnelles autour de la question climatique. « Justice climatique » était le mot d'ordre, fédérant des tribus aussi différents que Greenpeace et le Conseil Mondial des Eglises, les végans et Attac, les mouvements antinucléaires et les associations humanitaires. La tonalité générale de la manifestation était nouvelle.

 

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Des pancartes comme « blabla, arrétez de parler, agissez », « la planète ne négocie pas » ou « on n'a pas de planete B » soulignaient l'urgence de passer à l'action. D'autres mettaient en cause le cadrage même des négoctiations actuelles, exigeant la reconnaissance de la « dette climatique » des pays développés, et fustigeant la « finance carbone ». Ce nouveau ton critique et radical caractérise aussi la déclaration adoptée par le « forum du peuple » (sommet alternatif au 'Klimaforum') : « changeons le système, pas le climat ». On voyait, également une nouveauté, quelques figures phares du mouvement altermondialiste, telle Vandana Shiva, qui lança aux manifestants rassemblés devant le Bella Center, où se déroulent les négociations : « c'est là-bas que le puissants négocient. Je ne poserais jamais les pieds dans ce bâtiment, je ne participerais pas à cette corruption ».

 

Ce ton témoigne d'une désillusion croissante avec le processus des négociations, mais aussi d'une certaine défiance vis-à-vis d'une fraction des ONG environnementales, qui est profondément impliquée dans les négociations, prend des responsabilités, essaie de faire avancer les choses de l'intérieur, mais qui du coup se professionalise, adopte une attitude plus pragmatique, et parle souvent le même jargon climatique que les négociateurs. Ce problème, qui est au fond un problème de représentation de la société civile, est illustré par le succes inouï d'une nouvelle initiative, 350.org. Née il y a à peine un an et demi, ce réseau très large et très peu structuré fonctionne sur un principe d'activisme créatif et local. 350.org a organisé en 2007 l'action « Step it Up » dans plusieurs dizaines de pays à travers le monde. Un de ses sept (!) membres permanents nous confie :

« On est différent des ONG traditionnelles comme Greenpeace, qui ont un message très précis, une structure d'organisation déterminée et qui veulent contrôler leur message. Nous, on a un objectif, 350 ppm, mais sinon, tout le monde est libre. On dit aux gens : voilà notre message, prenez-le, faites-en ce que vous voulez. Il y a des groupes à travers le monde, que l'on n'a jamais vu, qu'on ne connaît pas. Ils peuvent s'enregistrer sur notre site, mais il y en a, qui ne l'ont pas fait - on ne contrôle pas, et c'est ok ».

350.org ressemble plus à ces nouveaux réseaux sur le Web, qui tirent leur créativité de la seule initiative de leurs membres qu'aux ONG hautement hiérarchisées de type WWF et Greenpeace. Leur apparition à ce point du processus est intéressant. A un moment où même des membres éminents du GIEC semblent indiquer que la barre des 2 degrés sera presque impossible à atteindre, vu les récentes évolutions et l'inertie des systèmes énergétiques, 350.org préconise des réductions de 80% pour l'année 2050, correspondant à une stabilisation de la température autour de 1,5 degrés au dessus des températures pré-industrielles. Leur message séduit, parce qu'il se situe en dehors de la posture pragmatique de certains ONG verts. Et la mobilisation autour de la « journée mondiale pour le Climat », organisée à travers le site 350.org samedi dernier, semble leur donner raison : des manifestations étaient organisées dans 137 pays du monde, en France dans une cinquantaine de villes.

 

Le cadrage qu'opère 350.org rejoint celui d'une poignée de pays et de populations particulièrement atteints par le changement climatique. Ainsi, quand l'organisation dénonce un « pacte suicide », et propose de le transformer en « pacte de survie », les pays insulaires se reconnaissent dans ce message. 350.org entretient d'ailleurs des relations étroites avec le groupe AOSIS, qui regroupe ces pays au sein de la Convention, et tout particulièrement avec le président des Maldives, Mohamed Nasheed, qui est une des personnalités soutenant l'initiative. Le thème de « survie » est plus présent à Copenhague que sur d'autres conférences dans le passé. Une multitude de side-events officiels, et de conférences parallèles met en scène des témoignages originaux, par des populations indigènes comme les Inuits du Groenland, et les Aborigènes d'Australie.

 

Ces paroles, qui racontent la salinification de ressources en eau douce, la montée des eaux dans des zones vulnérables aux inondations, la fonte des glaciers, bref la dégradation des conditions de vie de populations entières, et la disparition d'habitats traditionnels, sont d'ailleurs étrangement déplacées dans l'ambiance générale de la conférence. On y tend à discuter des solutions plutôt que des problèmes, à analyser et abstraire plutôt que de se concentrer sur le local et matériel, et à discuter dans la civilité et le pragmatisme plutôt que dans des termes d'urgence et de nécessité.

 

Or cette ambiance générale a été à deux reprises interrompue par des petits incidents diplomatiques : on a retenu en France que l'Union Africaine a quitté la table des négociations pour rappeler aux pays développés qu'ils ne doivent pas abandonner la voie et le cadre du protocole de Kyoto. Or ce qui est passé presque inaperçu, c'est la petite révolution des Etats insulaires. Représentés par le Tuvalu, cette fraction des pays en développement, traditionnellement plus exigeante que les autres, s'est désolidarisée du G77, Chine et Inde en tête, pour dénoncer l'inaction et le jeu tactique de ces derniers. L'intervention a suscité une brève suspension de séance en proposant, en pleine session plénière, un amendement "juridiquement contraignant" au Protocole: il assignerait, à partir de 2013, des objectifs de réduction aux grands émergents qui représentent désormais plus de la moitié des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Le Tuvalu (sauriez-vous le trouver sur une carte ?) qui s'oppose ouvertement à la Chine, porte-parole inofficiel du groupe G77: dans l'atmosphere feutrée des négociations onusiennes, cela ressemble à une révolution. Les liens étroits entre société civile et négociations deviennent d'ailleurs palpables quand on sait que la proposition du Tuvalu contenait un but de stabilisation de la croissance de la température moyenne de 1,5 C - ce qui correspond à 350ppm. Ce n'est pas un hasard.

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