Les négociations de Copenhague, sauvées par la forêt ?

A l'issue des négociations de Copenhague, le consensus concernant l'urgence d'un mécanisme de réduction des émissions dues à la déforestation est décrit comme l'une des rares avancées obtenues.

A l'issue des négociations de Copenhague, le consensus concernant l'urgence d'un mécanisme de réduction des émissions dues à la déforestation est décrit comme l'une des rares avancées obtenues. Un texte spécifique a été obtenu sur la mise en place du mécanisme dit « REDD+ » (Reducing Emissions from Deforestation and forest Degradation and conservation, sustainable management of forests and enhancement of forest carbon stocks in developing countries). Cette convergence semble contraster, selon les discussions de couloirs du Bella Center et dans divers médias, avec l'Accord de Copenhague, considéré largement comme une simple et décevante lettre d'intention non contraignante et non formellement adoptée par l'ensemble des Parties.

Cet accord sur le REDD+ est décrit par exemple dans un article du Monde comme « l'un des points positifs de l'Accord de Copenhague ». L'Accord de Copenhague finalisé dans la nuit du 18 décembre 2009 prend d'ailleurs acte de cette volonté commune d'engagement dans un mécanisme REDD+. En quoi le REDD+ peut-il effectivement être perçu comme un succès de ces deux semaines de négociation ?

 

Si l'atténuation efficace du changement climatique est en mauvaise posture, un effort international en vue de la protection des forêts semble avoir été obtenu durant le sommet climatique de décembre 2009. La reconnaissance unanime et omniprésente dans les discussions à Copenhague des bénéfices multiples de la protection des forêts - diversité biologique, ressources en eau, énergie non fossile, survie des communautés dépendantes des forêts ... - associe à la réussite d'un accord sur le REDD+ des enjeux qui dépassent l'opportunité d'atténuation des émissions de gaz à effets de serre (GES). Le REDD+ serait donc en quelque sorte une roue de secours bienvenue, à la fois pour la convention climatique, en attendant un accord post-Kyoto solide et contraignant, et pour la protection des forêts, suite à l'absence de consensus sur une éventuelle convention onusienne des forêts. Cette perspective optimiste semble pourtant reposer sur deux confusions.

Quelles garanties pour un mécanisme REDD+ performant et équitable ?

La première concerne l'objectif du REDD+ ; ce mécanisme ne vise pas directement et uniquement la réduction de la déforestation, mais la réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière ainsi que la gestion durable des surfaces forestières, en vue de la production de crédits carbone valorisés sur le marché. La protection des forêts naturelles peut être encouragée par ce moyen, mais comme une possibilité parmi de nombreuses autres options souvent plus économiquement rentables, comme des plantations à haut rendement.

 

Afin d'assurer la conservation des forêts naturelles et les bénéfices associés, des garanties sont demandées par les ONG environnementales et les représentants des peuples autochtones depuis l'émergence du mécanisme REDD en 2007. Le problème de la destruction massive des forêts est complexe, et aucune solution simple ne pourra efficacement le résoudre, contrairement à ce que pourrait le laisser entendre l'optimisme sur le REDD+. L'échelle des projets, nationale ou subnationale, peut déterminer par exemple les éventuelles « fuites » de déforestation entre différentes régions d'un pays, mais aussi les destinataires des compensations financières, état ou communautés locales. La définition des types de forêts éligibles au REDD+ peut permettre ou exclure la rétribution de plantations, souvent critiquées pour leur faible biodiversité. Les systèmes de suivi, de notification et de vérification doivent garantir la réduction effective des émissions sur le terrain malgré les problèmes de gouvernance locale. De même, au-delà des déclarations de principe concernant les droits des peuples autochtones, leur respect au sein de chaque projet dans les divers contextes nationaux doit être assuré.

 

Or, le texte sur le REDD+ produit à Copenhague reste évasif quant à ces garanties. La Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones est mentionnée, suite aux pressions des communautés concernées, sans pour autant préciser les modalités d'application. Aucun objectif chiffré de réduction de la déforestation n'est mentionné. Si six pays (US, UK, France, Japon, Australie et Norvège) se sont engagés pour le financement immédiat du lancement du REDD+ à hauteur de US$3,5 milliards pour les trois prochaines années, aucun engagement financier à long terme n'y est pris.

L'exclusion massive des observateurs de la société civile durant la deuxième semaine du sommet de Copenhague semble propice à renforcer la méfiance vis-à-vis de tout accord. Ceci est d'autant plus significatif que certaines ONG représentent un relais important pour de nombreux pays concernés par la mise en oeuvre du REDD+ ayant de petites délégations et dont les moyens de négociation sont limités. Les discussions à porte fermée ou bilatérales ont également affaibli la transparence, et donc la crédibilité générale du processus. Le texte obtenu à Copenhague sur le REDD+ ne semble donc pas être suffisamment contraignant et précis pour garantir la mise en place d'un mécanisme efficace et équitable.

.

Sans réduction drastique de l'ensemble des émissions, l'impact positif des forêts sera très limité

La deuxième confusion est due à la fragmentation des débats sur la lutte contre le changement climatique. Du fait de l'échec attendu à Copenhague, le REDD+ semble avoir été négocié indépendamment de l'accord global post-Kyoto. Or, ces questions sont intrinsèquement dépendantes. Quel sens peut prendre l'accord sur le REDD+ sans accord global sur les réductions d'émissions ? La part d'émissions anthropiques de GES dues à la destruction d'écosystèmes forestiers rend incontournable la gestion durable des stocks de carbone forestiers pour relever le défi climatique. En revanche, le mécanisme REDD+ seul ne sera en aucun cas suffisant, aussi performant soit-il. Si les États n'ont pas d'objectif contraignant de réduction après 2012, le financement potentiel via le marché carbone risque d'être diminué. Les risques de déplacement de la déforestation ne seront limités que si une majorité de pays forestiers s'engagent dans le REDD ; or, plus les incitations seront faibles, moins il n'y aura de projets REDD, et donc les rares projets pourraient bien être inefficaces à l'échelle globale.

Par ailleurs, si l'attention internationale se répartit aujourd'hui de façon plus équilibrée qu'auparavant entre adaptation au changement climatique et atténuation via la réduction des concentrations atmosphériques de GES, suite aux pressions des pays vulnérables, ces deux facettes de la convention semblent se côtoyer sans se confronter. Cette séparation artificielle se retrouve sur les questions forestières. Un réchauffement planétaire significatif entraînerait un dépérissement conséquent des forêts indépendamment de la déforestation anthropique ; la vulnérabilité des forêts au changement climatique et à ses conséquences (sécheresse, maladies, incendies ...) rend vain tout accord sur les forêts s'il n'est pas accompagné d'une réduction massive des émissions globales de GES. En outre, les principales forêts mondiales se trouvent dans des régions du monde où les contextes sociaux, économiques et politiques sont souvent instables ou difficiles. La vulnérabilité des populations concernées mettra certainement la protection des forêts au second plan derrière la survie humaine à court terme, en cas de catastrophes climatiques dans les décennies à venir.

En conséquence, si un consensus sur le REDD reste une avancée importante du point de vue des négociateurs impliqués dans un processus onusien complexe, il semble qu'il ne soit pas suffisant pour satisfaire les exigences impliquées par l'appel « Pas de droits, pas de REDD » (« No rights, no REDD ») de nombreux acteurs de la société civile ; il semble également extrêmement faible à ce jour s'il n'est pas accompagné d'un engagement contraignant fort concernant la réduction des émissions globales de GES. La revendication d'un accord REDD+ satisfaisant semble donc relever à ce jour plutôt de la préservation de l'image de la conférence climatique de Copenhague que de la préservation des forêts.

---------------

Aurore Viard-Crétat, doctorante au Centre Alexandre Koyré
Equipe “Changement Climatique, Expertise et Futurs”

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.