Billet de blog 21 oct. 2012

Le juste prix

Marcel Garrigou-Grandchamp
Médecin Spécialiste en Médecine Générale
Abonné·e de Mediapart

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Alors que j'entendais le 21 octobre sur BFM TV une étudiante dire qu'elle trouvait chère le coût d'une consultation de généraliste (23 €) et qu'elle préférait garder cette somme pour «le plein de sa voiture» je me suis dit qu'à l'évidence les français avaient perdu la valeur des choses !

23 € dont en fait 16,10 € sont remboursés par l'assurance maladie et 6,90 à charge de la complémentaire (si elle en a une) cela parait cher mais pas le plein de la voiture ou l'abonnement au téléphone portable, certes eux non pris en charge par l'assurance maladie.

Mais quand la ministre elle-même participe à la désinformation de nos concitoyens en disant sur la même chaîne que le coût de la consultation est suffisant (oubliant au passage qu'il s'agit d'honoraires et pas d'un salaire, c'est-à-dire que le médecin perçoit en fait au mieux 50% de cette somme une fois déduction de ses charges) je comprends la réaction de cette étudiante ! Mais les français se rendent-ils compte que ce mépris de la médecine libérale va rapidement se retourner contre eux ?

Il faudrait évoquer à ce sujet la visite à domicile justifiée pour les patients qu'il serait difficile ou onéreux de déplacer, c'est 33 € pour le médecin; à ce tarif le médecin généraliste français est de loin le "dépanneur" le moins bien rémunéré dans notre pays ! 

Et la sanction est immédiate, l'immense majorité des médecins en agglomérations refuse aujourd'hui les visites à domicile. Les médecins partent à la retraite sans trouver de successeur, les jeunes ne veulent plus de la médecine libérale devenue un véritable repoussoir à l'installation : travailler largement le double que la moyenne avec en prime le harcèlement des caisses de sécurité sociale, la justice prompte à les sanctionner, tout comme les médias et les pouvoirs publics à les dénigrer, ils disent « non merci », je les comprends et je les soutiens ! Aussi je vais m'associer à leur mouvement de grève comme mes confrères chirurgiens et anesthésiste du BLOC et militer au sein de mon syndicat pour que l'ensemble des médecins libéraux se joignent à ce mouvement.

Avec un taux d'installation en libéral inférieur à 10% des promotions, et des départs à la retraite chaque année et pendant 10 ans de 5 000 médecins, les français vont se retrouver rapidement bien isolés face à leurs problèmes de santé ! Quand ils vont prendre conscience de ce désastre patiemment annoncé par les médecins de terrain, comme à la FMF, et systématiquement occulté par nos responsables politiques, il sera trop tard.

En effet, les pouvoirs publics sont trop occupés à masquer sous le tapis les honoraires indigents des médecins exerçant en secteur 1 (voir ci dessous l'étude publiée par l'OCDE en 2008, établie à partir de chiffres de 2004 et qui place les médecins libéraux français au 10è rang /12 des pays développés pour les MG et en avant dernière place au 7è /8 pour les spécialistes !) en mettant en avant des dépassements excessifs. Et si l'on considère la rémunération rapportée au temps de travail, la France se retrouve aux dernières places notamment pour les MG.

Ci dessus la rémunération des généralistes français par rapport à d'autres pays de l'OCDE

Ci dessus la rémunération des spécialistes français par rapport à d'autres pays de l'OCDE

Rémunération des médecins généralistes et spécialistes rapportés aux horaires de travail

Les médecins parlent eux justement de suppléments d'honoraires, parce que l'assurance maladie ne parvient apparemment plus à financer les soins à leur juste valeur : quand une prothèse totale de hanche est rémunérée au chirurgien 10 fois moins en France qu'en Espagne ou qu'au Royaume Uni, quand un médecin spécialiste qui s'installe ne peut se faire financer par une banque s'il n'exerce pas en secteur 2 !

Parallèlement, le pouvoir en place en France, tout en se parant d'une étiquette de gauche, ménage les assurances complémentaires et la Mutualité (dont les bénéfices ont fortement augmenté ces dernières années) en repoussant au moins d'un an l'affichage obligatoire de leurs frais de fonctionnement : ceux-ci s'élèvent jusqu'à 25 % et les adhérents devraient savoir que le quart de leurs cotisations n'est pas affecté au remboursement de leurs frais médicaux mais par exemple à la publicité acharnée que se livrent ces mutuelles (qui n'en ont plus que le nom) et autres assurances ! 

Vouloir l'accessibilité de tous à l'assurance complémentaire, c'est bien encore faut-il que soit respectée la vérité des prix pour tous les acteurs : les médecins affichent leurs honoraires et établissent des devis, les assurances complémentaires devraient avoir l'obligation d'en faire de-même avec des frais de fonctionnement plafonnés par la loi et l'établissement de devis de prise en charge correspondant à la réalité du contrat (trop de devis minorent les taux de prise en charge mais pas les cotisations des adhérents ! Ex : pour un adhérent cotisant à hauteur de 400% du tarif sécurité sociale, l'assurance adresse à l'établissement de santé un devis mentionnant une prise en charge à 100% du tarif !! )

Au delà des mots réconfortants, il y a les faits et ils montrent que la pérennité de la médecine libérale est en grand danger dans notre pays et que les français et leurs associations devraient se saisir sans à priori dogmatique du problème avant qu'il ne soit trop tard .

Je vous ai exposé ici l'avis d'un médecin, qui comme la majorité des libéraux, frôle la soixantaine, mais je ne peux m'empêcher de vous faire partager celui d'un jeune, interne en ORL dans un CHU et c'est ICI ; son analyse, extrêmement lucide pour un confrère qui n'est pas encore dans la vie active recoupe mon constat, après 35 années d'exercice !

 Dr Marcel GARRIGOU-GRANDCHAMP, Lyon 3è, CELLULE JURIDIQUE FMF

Etude OCDE : http://www.oecd.org/health/healthpoliciesanddata/41925333.pdf

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