Les maladies infectieuses n’ont pas dit leur dernier mot

Responsables sanitaires, chercheurs, biologistes et économistes font le point pour éclairer les choix politiques futurs. Les maladies infectieuses émergentes et réémergentes inquiètent bon nombre de spécialistes.

Avec sept cas de tuberculose détectés dans le Val-de-Marne, 23 recensés en Seine-Saint-Denis et 30 infections tuberculiniques latentes décelées dans un quartier de Clichy-sous-Bois lors d'un dépistage réalisé l'été dernier, « la maladie de la précarité » refait surface. C’est aussi un symptôme aigu de la crise économique et financière dont on ne cesse de poser le diagnostic et qui au-delà des banques, fait bien d'autres victimes.

Au même titre que la coqueluche, la diphtérie sans parler de la rougeole qui réapparaît notamment en Europe de l'Est, les maladies infectieuses n'ont manifestement pas dit leur dernier mot. Aujourd’hui, les médecins militaires s’en emparent. Le 9 novembre dernier, l’école du Val-de-Grâce réunissait des experts de l'institut Pasteur, de l'Inserm et de l'institut de veille sanitaire (Invs) pour réfléchir sur l’articulation entre la recherche, la formation et les actions à entreprendre. Des professionnels qui dénonçaient alors d’une même voix « l'urgence de partager avec l'opinion publique les difficultés de la communication inhérente à l'émergence de nouvelles maladies. »

Avant de présenter en juillet prochain son rapport sur les menaces de grandes pandémies, la sénatrice strasbourgeoise Fabienne Keller a réuni le 24 mai au palais du Luxembourg des responsables sanitaires, chercheurs, biologistes et économistes pour faire le point sur ces maladies infectieuses émergentes et éclairer les choix politiques futurs.

Des bactéries qui circulent plus vite que l’information

Comme en bourse, la première difficulté soulevée par les maladies infectieuses émergentes concerne manifestement leur introduction. En n'apparaissant jamais où on les attend et à l'image de l'introduction de Facebook sur le marché boursier, les petits porteurs restent les plus vulnérables et toujours les moins bien informés. Cherchant à expliquer les marqueurs d'une crise, non pas financière, mais bien sanitaire, Thierry Pineau de l’INRA a saisi cette occasion pour décrypter quelques symptômes inquiétants parmi lesquels l’évolution de notre consommation de denrées animales. «  En 40 ans, un chinois est passé de 4 à 54 kilos de viandes consommées par an. En moyenne, un européen en consomme 89, un américain 124 kilos. » Derrière cette tendance, les chercheurs s'inquiètent en particulier de la consommation de viande crue, de n'importe quel ragondin dans les pays d'Asie et des races bovines qui seraient devenues sous-résistantes à des pathogènes. Les organisations mondiales  chargées de la santé dont l’OMS se préoccupent de cette composante vétérinaire pour la santé de l'homme avec notamment les insectes qui s’imposent comme vecteurs de maladies, champions toutes catégories. L'arche de Noé avait très tôt permis d'imaginer que le destin des hommes et des animaux était lié. Cela n'a jamais été aussi vrai. Il ne faut désormais que 8 heures de vol à un pathogène pour revenir d'Amérique du Sud. Thierry Pineau va jusqu’à souligner « une décroissance des performances, en matière de maîtrise sanitaire, certains pays défavorisés restant des maillons faibles dans le dispositif mondial. » Mais le retour des touristes ne semble pas la seule inquiétude face à ces bactéries qui circulent bien plus vite que l’information. D’autres experts présents au Sénat cette semaine ont aussi lourdement insisté sur le retour… d’expériences !

Autocritique de la gestion de l’épidémie H1N1

« C'est une caricature », s'exclame le professeur Jean-Paul Moatti, directeur de l'institut de santé publique à l'Inserm. «  Nos amis de l’OMS ont eu le courage de reconnaître de n'avoir travaillé avec aucun expert des disciplines de sciences humaines et sociales, en dehors d'une psychologue du ministère de la santé chilien qui est une bureaucrate depuis plus de 20 ans. » Pour que cela ne se reproduise plus, le professeur de microbiologie de Marseille, Didier Raoult propose entre autres que la France se dote d'un dispositif régulier d'observation des réactions de la population comme cela existe dans les pays anglo-saxons. «  Ce système simple à mettre en place permettrait aussi de réaliser des économies dans le budget de l'État, réduisant d'autant le nombre de sondages demandés à tout bout de champ par les cabinets ministériels » lâche Didier Raoult, qui croît à la mise en place de ce type de dispositif. « Cela permettrait de surveiller les évolutions structurelles et les représentations de la population, mais surtout en cas de crise de ne pas avoir à bricoler des enquêtes ad hoc que nous n'avons pas les moyens de faire. »

La guerre est déclarée aux bactéries

« Dans cet épisode de grippe H1N1, 85 à 90 % des personnes décédées ont été victimes d'infections bactériennes » rappelle Didier Raoult fin spécialiste dans la recherche en maladies infectieuses et tropicales émergentes. « Contrairement aux idées reçues, la mise sous antibiotiques en moins de 48 heures était encore la meilleure sauvegarde et nous devons faire progresser la connaissance dans cette voie. Dès 2006, un papier scientifique publié dans la revue Nature, mettait en avant que le vaccin anti pneumocoque protège contre la grippe, mais les virologues ne lisent pas la bactériologie et vice versa. » D'expérience il explique que « toutes les maladies infectieuses émergentes démarrent toujours par les formes les plus graves et sont d'abord détectées parce que le personnel de santé tombe malade. »

Capitaliser les expériences

En dehors des crises, « comment accepter qu’une adolescente décède aujourd'hui en France d'une encéphalite rougeoleuse alors que nous disposons du vaccin ? » s’étonne le Dr Daniel Christmann, chef du service de médecine interne et des maladies infectieuses tropicales des hôpitaux universitaires de Strasbourg. Il rappelle que nous sommes aussi désormais confrontés régulièrement à la coqueluche qui touche maintenant des adultes. L'important à ses yeux est de pouvoir préparer les services hospitaliers pour prendre en charge ces personnes avec toute la sécurité nécessaire, ce qui implique une formation spécifique de tous les personnels qui pourraient être exposés. Outre des moyens diagnostiques plus rapides, il espère aussi une révision complète de l'approche thérapeutique puisque des germes sont désormais multirésistants. « La pratique médicale mondiale visant à utiliser des antibiotiques de façon inappropriée, souvent les plus récents qui ne sont pas forcément les plus efficaces, doit être totalement remise en cause, » précise le professeur François Bricaire de la Pitié-Salpêtrière. «  Mal utilisés en France, c'est encore pire dans d'autres zones géographiques du monde, en Asie et en Afrique, mais aussi en Amérique y compris du Nord. Il faut cesser le recours anarchique à certaines molécules, » poursuit-il. Il en va de notre sécurité collective mondiale, même si cela contrarie de puissants industriels qui aujourd'hui ont déserté la recherche dans ce domaine alors que notre salut ne pourra venir que de solutions qui restent encore à découvrir. Aujourd'hui, 1420 maladies infectieuses sont connues, mais les experts réunis au Sénat s'accordent sur l'ampleur du travail qui reste à accomplir. Dans 70 % des séquences génétiques, nous ignorons encore si elles sont virales ou bactériennes et la solution ne viendra pas des sondages récents montrant que cette année, 56% des Français ne partiront pas bien loin en vacances.

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