Pourquoi les profs d’EPS boudent la semaine Olympique et Paralympique?

Bruno Cremonesi, professeur d’EPS à Marseille, interroge les volontés de l’Education Nationale face aux réalités des réformes récentes. Son regard porte sur les relations entre les acteurs de l’EPS obligatoire et le monde des fédérations sportives. Enfin, sa contribution vient placer le sport scolaire, prolongement de l’EPS, comme un levier majeur dans le contexte de l’approche des JOP 2024.

Du 3 au 8 février 2020, dans le prolongement de la Journée nationale du sport scolaire, la semaine Olympique et Paralympique est « un moment clé pour éveiller les élèves aux bienfaits de la pratique sportive régulière et d'appréhender les valeurs citoyennes et sportives » explique le ministre de l’éducation nationale.

 

Une vitrine à l’inverse des choix politiques !

Pourtant lorsque l’on met bout à bout les faits, le ministre ne semble pas se soucier de la place du sport à l’école : suppression de l’épreuve d’EPS au diplôme national des collèges, des programmes lycées sans aucun savoirs attendus dans les activités sportives. Les épreuves du bac d’EPS décidées dans chaque lycée n’accordent que 12 points sur les savoirs liés aux acquisitions sportives et artistiques. 8 points sont accordés pour des attitudes sociales dont l’évaluation subjective et le jugement de valeurs décrédibiliseront notre discipline. JM Blanquer signe d’une main la volonté de développer des liens avec le sport et de l’autre l’efface des programmes scolaires. La volonté du ministre d’afficher une vitrine favorable aux sports à l’école se brise assez vite face à la réalité des mesures prises.

L’Etat français a pourtant défendu l’idée d’une nation de sportives et de sportifs pour obtenir les JOP 2024. C’est-à-dire l’idée que le sport constituerait un liant entre les citoyens pour constituer une identité commune. Mais la génération 2024 peut-elle se construire sans une éducation physique et sportive ambitieuse à l’Ecole et sans les professeurs d’EPS ? L’EPS doit rester une discipline scolaire ambitieuse avec des horaires augmentés, des programmes sérieux et des épreuves d’examen nationales.

 

L’EPS est souvent interpellée par le mouvement sportif ou par les politiques sportives sur l’idée de créer des passerelles avec le monde du sport. La réponse à cette question devrait être articulée avec une ambition forte pour les élèves de collège qui seront en terminale en 2024 : une génération de sportifs et de sportives doté·es d’une réelle culture sportive qui intègre une capacité d’analyse critique pour participer au spectacle sportif.

L’Etat doit porter la triple ambition de construire à la fois une génération de sportifs et de sportives, d’augmenter le niveau moyen de culture générale dans les sports, y compris de haut niveau, et d’avoir des spectateurs cultivés et éduqués.

Un tel projet de société ne peut être de la seule responsabilité de l’école. Il doit aussi faire appel aux compétences des fédérations sportives sous réserve de bien définir les champs d’interventions des uns et des autres avant d’enclencher un travail collectif. 

 

Quel lien entre les fédérations et l’EPS ?

Pour répondre à cette question, il me semble important d’examiner simultanément la fonction de l’école et celle des fédérations sportives.

L’école a été élaborée pour répondre aux besoins des sociétés humaines de transmettre les savoirs accumulés de génération en génération. La nécessaire démocratisation des savoirs et le besoin d’augmenter le niveau d’éducation de tous les citoyens s’est traduit peu à peu par un allongement de la scolarisation obligatoire. L’école publique et gratuite est un choix de société pour permettre à toute une génération de s’approprier un certain nombre de dimensions de la culture humaine ; ainsi la société ferait humanité autour de ces savoirs partagés.

Dès le début de l’école, l’éducation du corps était présente. Elle a pris des colorations différentes qui ont travaillé la culture du corps et de l’activité physique dans la société à chaque époque. Les programmes d’EPS ont varié à travers l’histoire et ont accordé de plus en plus de place au sport devenu « fait social total » (selon l’expression de l’ethnologue M. Mauss). Ce choix traduit la volonté de notre société de considérer qu’il fait partie de l’une des créations culturelles humaines qui nécessitent d’être partagées par les hommes et les femmes faisant société.

L’EPS est le lieu d’acculturation de la jeunesse française à une tranche de la culture sportive. Même si nous avons de nombreuses controverses jusqu’à présent, le sport reste le cœur de l’étude de l’EPS. Cependant un changement de paradigme est en train de s’opérer avec les nouveaux programmes du collège et du lycée en diminuant la place des savoirs relatifs aux savoirs sportifs et artistiques. Pour lutter contre les inégalités, il y a un enjeu majeur à ce que filles et garçons aient étudié·es suffisamment d’activités physiques et sportives en EPS à l’issue de leur scolarité obligatoire comme contribution à la construction d’une génération de sportifs et de sportives. L’enjeu étant aussi que les élèves abordent cet évènement que sont les JOP 2024 avec un regard de pratiquant·es compétent·es, averti·es et critiques.

Les enseignants d’EPS, les fédérations sportives et tous les partenaires concernés doivent être porteurs de ce projet et réellement associés dans le travail de répartition des compétences/spécificités de chacun. C’est nécessaire pour délimiter un nouveau champ de coopération entre le monde sportif fédéral, le monde associatif et le monde scolaire.

 

Quelle contribution des professeurs d’EPS ?

Les enseignant·es d’EPS sont les plus compétent·es (car formé·es à la didactique des activités sportives) pour déterminer la meilleure tranche de culture sportive que les élèves de la génération 2024 devront maîtriser au sein de l’école. Ils et elles sont les plus compétent·es pour prendre en compte à la fois les aspects contextuels de l’étude de la culture sportive à l’école, un espace-temps contraint, obligatoire, où filles et garçons apprennent en mixité et où les valeurs et les finalités sont déterminées par des programmes.

Un·e entraineur·se de club n’a pas les mêmes contraintes de temps et de l’obligation de tous. Il et elle disposent d’un temps plus long de formation et de jeunes volontaires. La recherche de l’émergence d’un renouvellement du haut niveau puis de la haute performance et de l’excellence française ne relève pas des mêmes traitements didactiques que ceux de l’école.

De son côté, l’enseignant·e d’EPS ne doit pas ignorer l’évolution de la culture des sports, ses formes de compétitions et ses évolutions techniques. Question des conditions de réflexion collective de ce type : nous pensons que des espaces de coopération et de travail peuvent être inventés et développés.

 

Génération 2024, dans le sport scolaire ?

Le sport scolaire est déjà aujourd’hui un espace de coopération. Plusieurs fédérations sportives le considèrent non pas comme un simple vivier pour détecter d’éventuels futurs talents, mais travaillent à démocratiser leur activité. Ces fédérations ont compris qu’en travaillant à l’augmentation globale du niveau de jeu, c’est l’ensemble d’une génération qui en profite y compris les plus forts qui continuent de progresser en jouant contre et avec des camarades plus forts.

Plusieurs leviers sont possibles pour créer cette émulation et sortir d’un système classique de compétition sélective. Le sport scolaire doit se renouveler et inventer des formes de compétitions qui permettent au plus grand nombre de participer sur une période plus importante. Les règles peuvent aussi être repensées et adaptées pour permettre d’augmenter la qualité des pratiques des élèves.

L’ambition de démocratisation du sport scolaire n’est pas forcément contradictoire avec l’émergence d’un haut niveau dans les sports.

Le sport scolaire peut être une continuité de l’Education Physique et Sportive. Par exemple, depuis la coupe du monde de rugby de 2003, l’UNSS 93 organise une rencontre de rugby départementale qui finalise ce qui est enseigné dans les collèges de Seine-Saint-Denis, un événement qui réunit plusieurs centaines de collégiens chaque année. Pour y participer les équipes de classes doivent avoir réalisé dans leur collège une compétition interclasse. Les enseignant·es d’EPS enseignent le rugby pour faire progresser et préparer les élèves à la rencontre de fin d’année. Un exemple à développer.

Cette semaine olympique et paralympique, aujourd’hui support de communication du ministère de l’Education nationale, parait encore trop décalée des préoccupations des acteurs de l’EPS et du sport. Elle devrait être l’occasion d’un rendez-vous annuel entre le ministère de l’éducation nationale, les fédérations sportives, le sport scolaire et le syndicat national de l’éducation physique (représentants des enseignant·es d’EPS) pour travailler ensemble pour construire la génération de 2024. Tout est encore possible en donnant le temps et les occasions aux acteurs de se rencontrer et de travailler en vue d’une ambition collective pour tous les élèves « de la maternelle à l’université » !

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