Bouger 30 minutes par jour à l’école primaire et JO 2024: ambition ou régression?

Claire PONTAIS, formatrice de professeurs des écoles en Éducation Physique et Sportives, questionne l’annonce basée sur le volontariat de 30 minutes d’activité physique par jour dans les écoles primaires. Le fait que le COJO, à travers Tony Estanguet, fasse la promotion de cette mesure expérimentale dans le cadre de la préparation de la génération JOP 2024 interroge.

Le 2 février 2020, à l’occasion de la semaine olympique et paralympique Jean-Michel Blanquer, Roxana Maracineanu et Tony Estanguet lançaient des propositions pour « Développer 30 minutes d’activité physique par jour à l’école ». C’est ainsi que, sur la base du volontariat, les écoles intéressées sont invitées à faire des pauses actives entre deux leçons en classe, des jeux sur le temps des récréations, en réhabilitant notamment les jeux d’antan tels que la marelle et l’épervier. En guise d’exemple, une vidéo, présentée par le très médiatique médecin Michel Cymes, donne à voir des élèves qui jouent 10 minutes dans la cour de récréation avant d’entrer en classe le matin, sautillent quelques minutes avant une leçon de maths, refont à nouveau des jeux de récréation et s’étirent dans la classe pour se relaxer. Les écoles qui s’engageront dans le projet bénéficieront des outils pédagogiques proposés.

Une telle proposition pose de nombreuses questions, tant sur le rôle de l’Ecole que sur la façon dont on envisage sa relation aux Jeux Olympiques et Paralympiques.

La première question concerne le rapport entre l’EPS discipline d’enseignement obligatoire et les 30 minutes d’activité physique par jour.

Il n’aura en effet échappé à personne que 4 x 30 minutes = 2 heures… alors que l’horaire d’EPS est de 3 heures par semaine. Si « Bouger 30 minutes » consistait à remplacer l’EPS, ce serait une forte régression ! Sur ce point, « l’appel à manifestation d’intérêt » sur le site Educscol nous rassure « L’activité physique quotidienne est à différencier de l’éducation physique et sportive (EPS), discipline d’enseignement obligatoire ». Mais cette différence n’est pas expliquée de manière limpide. En effet, l’activité physique répond « avant tout à des enjeux importants de santé publique et de bien-être » Mais…  « Ce projet est ainsi complémentaire de l’enseignement de l’EPS qui contribue aussi à l’éducation à la santé ». La proposition concrète semble - au final - la réponse la plus évidente : « Dans les faits, il est préconisé de développer 30 minutes d’activité physique les jours où il n’y a pas d’enseignement d’EPS programmé ».

Franchement, si vraiment nos ministres sont convaincus de ces enjeux, pourquoi ne pas avoir simplement rappeler la nécessité d’assurer les 3 heures d’EPS par semaine, assortie de la proposition de faire 30 minutes de jeux les jours où il n’y a pas d’enseignement d’EPS programmée ? Cela aurait été plus clair ! 

Deuxième question : pourquoi mettre l’accent uniquement sur le « bouger » sans poser la question du sens de ce « bouger » et des apprentissages visés pour des élèves très jeunes pour qui le concept de santé est très abstrait ?

La spécificité de l’école, ce n’est pas seulement « agir », c’est « apprendre » pour se développer, acquérir des connaissances et compétences, en EPS comme ailleurs. Si l’on veut que les élèves pratiquent des activités physiques, sportives ou artistiques, non seulement à l’école, mais aussi après l’école il ne faut pas leur proposer seulement des « petits jeux » de récréation. Il faut qu’ils puissent apprendre à nager, à sauter, à courir, à danser, à jouer collectif, …pour avoir envie et se sentir capables d’aller pratiquer dans un club, une association ou un centre de vacances. Autrement dit, s’ouvrir à la culture physique, sportive et artistique de leur temps. Là encore, pourquoi ne pas avoir rappeler les enjeux des programmes scolaires et diffuser les outils pédagogiques qui existent déjà ?

Troisième question : JM Blanquer pense-il vraiment que le programme « bouger 30 min par jour » est susceptible de « créer du désir chez les enfants grâce à l'élan des Jeux » (interview au Parisien). Et les responsables de Génération 2024 qu’il va « contribuer ainsi à leur donner envie de découvrir les disciplines olympiques et paralympiques » (site Eduscol). ? Comment les enfants qui vont « bouger » plusieurs fois par jour, en tenue de ville de surcroit, vont-ils faire le rapport avec l’évènement sportif universel que sont les Jeux Olympiques ?

Répondre à ces questions nécessite de revenir sur les choix politiques relatifs aux Jeux Olympiques et Paralympiques. Les ministres des sports et de l’Éducation Nationale se sont engagés dans Génération 2024 mais, comme dans tous les domaines, ne souhaitent pas investir dans les services publics.

JM Blanquer sait que les professeurs des écoles sont en difficulté pour assurer les 3 h d’EPS par semaine. Il en connait même les raisons. Ses prédécesseurs ont diminué le temps scolaire global (semaine de 4 jours), lui-même a renforcé la pression sur le français et les maths. La conséquence directe est que les enseignants minimisent toutes les autres matières, pas seulement l’EPS. D’autre part, le manque récurrent de formation initiale et continue ne permet pas aux professeurs des écoles d’être sereins dans l’enseignement de cette discipline, comme dans beaucoup d’autres. Devant cet état de fait, proposer simplement de « bouger » ou de faire des « petits jeux » est évidemment une solution peu coûteuse en termes de formation, qui permet à JM Blanquer d’affirmer « on ne doit pas être impressionné par l'activité physique, il n'y a rien de compliqué » (cf. interview Le Parisien).

Pour réussir à augmenter l’horaire réel d’EPS et dans un même mouvement avoir des générations d’enfants physiquement plus cultivés, il faut des propositions plus ambitieuses. En voici quelques-unes à partager avec le maximum de personnes intéressées par la génération 2024 :

  • Un discours et une communication vers le grand public qui donne de l’importance à l’EPS scolaire comme discipline à part entière et reconnaitre qu’elle est aussi fondamentale que le français et les maths.
  • Des programmes clairs qui mettre en avant les acquisitions spécifiques de l’école : savoir nager, savoir danser, savoir jouer collectif… en relation avec des enjeux qui relèvent de la mission de l’école (santé, égalité, sécurité...)
  • Développer la formation initiale (avec un horaire minimum de 100 heures durant les années de master, pour aborder les activités physiques, sportives et artistiques les plus couramment enseignées en primaire) et redynamiser la formation continue aujourd’hui exsangue.
  • Développer les équipements pour l’EPS au sein même de l’école (éditer un guide des équipements pour le primaire comme il en existe un pour le second degré)

D’une manière générale, plutôt que de toujours se plaindre que l’Ecole ne fait pas son travail, il serait plus productif de repérer les écoles où il y a une EPS de qualité et de tenter de comprendre pourquoi cela marche à cet endroit et pas ailleurs.

Par exemple, dans de nombreuses écoles, un ou une enseignant.e joue un rôle de personne-ressource EPS auprès ses collègues. Mais ce rôle est totalement ignoré par l’institution. Par le passé, chaque fois que des « formations à dominante en EPS » ont été mises en place (la loi le permet depuis 1984), l’Education Nationale ne l’a jamais valorisé et n’en a jamais fait l’évaluation. Pourtant suite à ces formations spécifiques, les professeurs des écoles-ressources instauraient une véritable dynamique EPS dans l’école.

Dès la rentrée prochaine, offrir 3 jours de formation à un ou une enseignante volontaire dans chaque école serait tout à fait possible puisque les moyens humains existent. De même, l’Education Nationale ne reconnait pas l’engagement au sein de l’USEP. Les professeurs des écoles qui s’impliquent dans le sport scolaire devraient bénéficier, comme dans le second degré d’une décharge horaire pour jouer ce rôle. 

Bien sûr, ces propositions coûtent, mais elles seraient un véritable investissement sur l’avenir. Nous invitons les personnes impliquées dans « Génération 2024 » à débattre de ces propositions et partager une vision optimiste de l’EPS à l’école primaire sur des bases nettement plus ambitieuses que celles de la « culture du bouger » 30 minutes par jour ! 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.