Les Jeux Olympiques et Paralympiques changeront-ils l’image de la Seine-Saint-Denis ?

Marie Delaplace, professeure à l’Ecole d’urbanisme de Paris, Université G. Eiffel, se propose d’analyser l’image, héritage immatériel, des territoires hôtes des JOP de 2024. Elle développe sa recherche sur le tourisme au Lab’Urba et dans le groupe Ville, Tourisme, Transport et Territoire du Labex Futurs Urbains et a co-créé l’Observatoire de Recherche sur Méga-Evénements qui étudie les JOP de 2024

Vous travaillez sur la question de l’image des territoires et notamment là où vont se dérouler les JOP de 2024. Les JOP de Paris ont-ils déjà eu un impact sur les territoires de la Seine-Saint-Denis et l’Île-de-France ? 

Les JOP sont un méga-événement sportif qui fait l’objet d’une rediffusion dans les médias à l’échelle internationale. La compétition pour l’attribution des JOP braque les projecteurs sur les villes qui veulent les accueillir. Elles obtiennent une visibilité à l’échelle internationale qui entraine ou peut entrainer certaines politiques publiques. Dès lors les JOP peuvent produire un effet d’image dès la candidature.

Cela étant, lorsque l’on parle d’impact sur un territoire, il faut différencier l’héritage matériel et immatériel.

L’héritage matériel fait toujours débat, on a tous en tête des images de pistes bobsleigh, stades, piscines abandonnées. Mais maintenant que l’organisation des JO a été décidée, la question est de savoir comment on en fait quelque chose de positif pour le territoire. Des projets sont mis en œuvre, certains vont avancer, d’autres être modifiés. Mais pour que le territoire en bénéficie, des compromis entre les acteurs - qu’il s’agisse du CIO ou de la Seine-Saint-Denis, de la ville de Paris, etc.- sont nécessaires, chacun ayant aussi son propre intérêt.

L’image, héritage immatériel, est peut-être plus complexe à investir. D’où l’intérêt de s’intéresser à l’image que les JO peuvent apporter aux territoires qui vont les accueillir et à l’image des territoires hôtes. Avec l’aide de l’Université Gustave Eiffel et du LabEX Futurs Urbains et avec deux stagiaires (Adrien Cocogne et Felipe Pimenta), nous venons d’ailleurs de lancer un questionnaire sur internet à l’échelle de l’Ile-de-France pour savoir quelle est l’image de Paris ou de la SSD pour les franciliens.

Lien vers l’enquête : https://enquetes.u-pem.fr/index.php/survey/index/sid/159761/token/ncgv7ycpu3ba6xi/lang/fr

 

Les regards que nous souhaitons porter dans cette édition mensuelle sur les JOP interrogent l’héritage de Paris en 2024. Votre recherche porte sur la question de la modification « l’image d’un territoire » que peut avoir un événement comme les JOP, pouvez-vous préciser ce qui définit cette « image » et en quoi cette image se différencie des impacts (ou effets) ?

L’image diffère selon les individus. C’est une représentation. Elle varie que l’on soit touriste, habitant, entreprise… Elle relève d’une part de subjectivité.

Image, impact ou effet ? L’image est un effet immatériel. Il n’y pas d’impact au sens d’une relation de causalité. L’image est co-construite par les parties prenantes. Cela pose nécessairement la place des habitants dans le processus de construction des JOP.

Pour étudier cet effet d’image sur les territoires, il faut déjà se poser la question de l’image de ces territoires. L’an dernier, nous avons étudié l’image de Paris pour les touristes, qui sont susceptible d’y venir pendant les JOP. Paris est une ville qui a une image positive, associé aux monuments, à l’histoire, c’est l’une des villes les plus visitées au monde.

Pour la Seine Saint Denis, c’est plus compliqué. Si l’on fait une recherche rapide sur internet en anglais ou en français, on obtient des résultats qui vont associer ce territoire aux inégalités et aux violences dans les quartiers. C’est une vision déformante de la réalité. Ce département est assez peu associé au tourisme même si un travail formidable y est fait par le Comité Départemental du Tourisme.

Pour déterminer quels pourraient être les impacts de l’organisation des JOP sur les territoires hôtes de SSD ou d’IdF, il y a nécessité de travailler sur l’image actuelle et de regarder si l’image évolue. L’image est donnée à un instant T mais est susceptible d’évoluer.

C’est la raison pour laquelle, nous effectuons des enquêtes à travers des questionnaires auprès de la population et des touristes. Dans une perspective de long terme, nous espérons pouvoir reproduire ces enquêtes pendant les JOP en 2024 et après les JOP.

 

Vous différenciez l’image des touristes et celle pour les habitants. Pensez-vous que l’accueil des JOP va changer le regard des habitants de la SSD et de la population francilienne sur la Seine-Saint-Denis ? Si oui, sur quels aspects ? Et comment les mesurez-vous ? 

Concernant l’image des territoires, on demande aux habitants des expressions qu’ils associent à la SSD, et on leur demande si ces expressions sont positives, négatives ou neutres. On peut voir ainsi si l’image globale qu’ont les habitants est plutôt négative, moyennement négative ou positive, voire très positive, on peut aussi regrouper les expressions par proximité sémantique et l’illustrer par un nuage de mots. Pour Paris, les mots « historique » ou « magnifique » ressortent souvent. Pour la SSD, on verra bien ce qui ressort. Ces réponses composent alors l’image pour les habitants de SSD, mais aussi pour ceux de Paris ou de l’ensemble de l’IdF.

Nous analyserons les évolutions des réponses pendant et après les JOP. Mais la difficulté est de savoir ce qui est dû au JOP et ce qui ne l’est pas. De nombreux évènements non liés aux JOP peuvent affecter cette image. De surcroît, ces évolutions sont intermédiées : les JOP peuvent accélérer l’évolution d’un territoire et de son image par le biais de politiques publiques.

 

Vous différenciez les images de Paris et de la Seine-Saint-Denis, pouvez-vous nous dire quels sont les enjeux pour ces deux départements en termes d’image ? 

Pour Paris, l’image est déjà tellement forte par rapport au tourisme que les enjeux sont moins importants. Ils sont surtout liés à la question de l’organisation des Jeux. Si ça se passe bien ou mal, la capitale aura démontré (ou pas) sa capacité à organiser les méga événements.

Pour la SSD, les enjeux sont importants pour la population existante et pour le territoire. Il y a aussi des enjeux d’attractivité pour les entreprises ou pour diversifier la population. Il y a un réel enjeu à sortir de l’image de « territoire à problème ». Une partie de la population pense qu’on aurait mieux fait d’investir dans les hôpitaux que dans les JO. Ce n’est plus le débat aujourd’hui, même si l’actualité montre l’importance des problèmes dans ce domaine. Désormais l’enjeu est de savoir comment faire pour que le fait d’accueillir les JOP soit positif, comment faire pour que les sommes investies, en particulier par des acteurs externes au territoire bénéficient au territoire et à sa population.

Les JOP peuvent être un moyen, une source de fierté pour la population, un levier pour véhiculer les valeurs positives du sport. Le sport porte en lui la rencontre et la fête. Pour donner une bonne image, on peut mettre en avant celle de jeunes qui réussissent.

On revient à l’idée d’une mobilisation, d’une co-construction qui doit être partagée avec la population qui ne doit pas simplement être en opposition. Malheureusement, les temporalités des acteurs divergent et peuvent réduire la part de co-construction. Par exemple, les échéances en termes de construction du village olympique doivent être tenues par la SOLIDEO, mais identifier puis prendre en considération les attentes des habitants demande un temps que à la SOLIDEO n’a pas.

Pour le village olympique, la question centrale est de savoir qui va y habiter et si la population de SSD pourra y habiter. Concernant la jeunesse de SSD, les enjeux portent sur le bénévolat, l’appropriation des équipements sportifs, la formation… Mais la réussite repose sur une dynamique de co-construction entre populations, acteurs locaux, politiques publiques à différentes échelles et le COJO. Ce dernier ne peut pas faire ça tout seul.

L’engagement dans le bénévolat peut contribuer à une amélioration des compétences. Il faut aussi faire changer le regard sur la SSD avec des cas emblématiques de réussite et déconstruire l’image de violence ou d’agressivité souvent véhiculée.

Enfin, un des leviers matériels porte sur les infrastructures et leur utilisation dans une perspective de développement du sport pour tous. Et là les enjeux sont aussi des enjeux de formation et d’éducation. Les écoles aussi sont un levier de co-construction de l’héritage.

Mais la difficulté est qu’il faut dépasser une vision sectorielle, il convient d’analyser l’ensemble des actions de façon systémique : le sport doit être en lien avec les autres leviers (économique, social, formation, urbanisme, etc.) et travailler sur les interactions entre tous les leviers. L’image peut être modifiée si l’on opère dans une perspective de transversalité avec les différents acteurs. Par exemple concernant le monde associatif, il convient de travailler avec les associations sportives, de quartier, communautaires, etc. Les associations plus tournées vers l’urbanisme le transport ou les équipements ont tout intérêt à interagir avec les associations sportives.

 

Dans les recherches que vous avez menées, quels impacts sur un territoire a la modification de l’image ? 

La modification d’image influe sur l’attractivité du territoire. L’enjeu est de produire un cercle vertueux d’attractivité pour permettre que de nouvelles entreprises, de nouvelles populations viennent mais aussi pour engager les populations à rester sur un territoire. Pour les enseignants par exemple, il y a un enjeu de stabilisation sur le territoire. De nouveau, cela nécessite des politiques publiques.

Par exemple, en termes d’attractivité touristique, un travail commun entre l’office du tourisme de SSD et ceux de Paris et de la petite couronne a été engagé pour « faire du tourisme autrement », un tourisme hors des sentiers battus. La SSD est composée d’une très grande diversité, d’un patrimoine humain, culturel, industriel à mettre en valeur. Des circuits touristiques peuvent amener à mieux faire connaître ces patrimoines. Une doctorante, financée par une bourse CIFRE (Convention Industrielle de formation par la recherche) à la mairie de Paris vient d’ailleurs d’engager une recherche sur « comment les JO peuvent être un outil au service du développement du tourisme dans les quartiers populaires ? »

Des ressources, aujourd’hui vue d’un œil négatif ou neutre, peuvent être patrimonialisées et ainsi mises en valeur. Mais mieux connaître les diversités nécessite du temps. La période autour des JOP peut être un levier.

 

Articles récents et enquête :

  • L’image des territoires hôtes des Jeux Olympiques et Paralympiques : revue de la littérature et enjeux pour Paris 2024 Marie Delaplace

Lien : http://publis-shs.univ-rouen.fr/rmt/index.php?id=457#tocto2n4  

 

  • Le tourisme urbain événementiel : une ressource également pour les habitants. Le cas du marché de Noël des Champs-Élysées. Marie Delaplace, Emmanuelle Gautherat and Leïla Kebir

Lien : https://journals.openedition.org/teoros/4035

 

Lien : https://www.routledge.com/Hosting-the-Olympic-Games-Uncertainty-Debates-and-Controversy-1st-Edition/Delaplace-Schut/p/book/9780367223960

 

  • Enquête, questionnaire à destination des franciliens

Lien : https://enquetes.u-pem.fr/index.php/survey/index/sid/159761/token/ncgv7ycpu3ba6xi/lang/fr  

 

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