Les JOP de Paris 2024, un levier pour de nouveaux choix politiques?

Dans cette nouvelle contribution, le regard de Dominique Charrier et Jean Jourdan (Université Paris-Sud) va aller au-delà du seul impact économique et nous amener sur les enjeux sociaux pour les habitants et les territoires à l’occasion de l’organisation de grands événements sportifs tels que les JOP. Ils pointent les conditions à réunir pour orienter les politiques dans ce sens.

Chaque année, la France accueille de nombreux événements sportifs internationaux. Certains, inscrits dans le cadre des compétitions traditionnelles sont acceptés d’emblée. D’autres par leur envergure, par les moyens qu’ils mobilisent, questionnent les décideurs, les observateurs et plus largement les citoyens, c’est le cas des Jeux Olympiques et Paralympiques qui comme chacun le sait se dérouleront en France en 2024.

Depuis quelques années, la question de l’acceptabilité sociale des grands événements sportifs internationaux (GESI) prend de l’ampleur. L’organisation de grandes compétitions au Brésil (coupe des confédérations de football en 2013, coupe du monde de football en 2014 et JOP en 2016) a généré une opposition sociale particulièrement audible, mettant en avant la question des investissements alternatifs utiles dans les secteurs de l’éducation, de la santé, du logement, de la sécurité urbaine, etc. L’organisation des JO d’hiver à Sotchi (2014) ou plus récemment celle des championnats du monde d’athlétisme à Doha (septembre 2019), par des températures caniculaires obligeant les organisateurs à climatiser le stade, ont mis en avant notamment les questions du coût et de l’impact environnemental de la manifestation.

Depuis une vingtaine d’années, de nombreuses études ont analysé les impacts des GESI. Si elles ont souvent valorisé la diversité des impacts (économiques, politiques, sociaux, environnementaux, sportifs, etc.), la plupart se sont centrées sur les impacts économiques, afin de répondre aux attentes d’organisateurs impatients de démontrer que les dépenses liées à l’événement étaient utiles au territoire et à ses habitants (Barget E et Gouguet, JJ. 2010). Loin des résultats attendus et annoncés dans nombre d’études ex ante, certains événements se sont avérés des fiascos économiques faisant peser longtemps après sur le territoire d’accueil le poids du déficit (par exemple la Grèce en 2004). Progressivement, un certain consensus s’est établi autour de la modestie des impacts économiques (Andreff W. 1991), essentiellement à court terme et surtout pas de nature à influencer véritablement la conjoncture économique et sociale d’un pays ou de changer radicalement le niveau de développement d’un territoire.

Face à ces conclusions, les études ont essayé d’intégrer l’analyse de l’impact social d’un événement sportif c’est-à-dire son « potentiel à renforcer sur le territoire hôte la cohésion sociale et la citoyenneté, à générer de la capacitation et de l’éducation, à développer l’activité physique pour tous et la culture sportive, à participer à la structuration des organisations, à valoriser le territoire et à créer des passerelles entre le sport et d’autres champs de l’action publique » (Charrier, Jourdan, Bourbillères, Djaballah et Parmantier, 2019).

Cette proposition de « périmètre », structurée autour de 6 pôles, a été élaborée à partir de plusieurs études empiriques (sur la coupe du monde de rugby 2007 et l’Euro 2016 notamment). Si elle identifie et catégorise des objectifs sociaux qui peuvent concerner à la fois les acteurs publics, associatifs et privés, elle met l’accent sur le rôle structurant des politiques publiques (qu’elles soient nationales, régionales, départementales, intercommunales ou locales) dans la construction d’un fort impact social qui dépend d’une triple capacité :  

  • la capacité à être à la hauteur des enjeux sociaux. Oui, les JOP vont induire de nombreux projets sociaux dans le cadre des dispositifs développés par l’État, les différents niveaux de collectivités locales, les fédérations, les fondations d’entreprises, etc. Mais seront-ils à la hauteur des enjeux sociaux ? Seront-ils durables après les JOP ? L’observation précise des dispositifs déployés lors de l’Euro 2016 montre que des projets ont concerné une grande diversité de publics dits « cibles » (des femmes, des migrants, des jeunes habitant les « quartiers relevant de la politique de la Ville », des personnes en situation de handicap physique ou mental, des retraités, des SDF, des jeunes, etc.) permettant in fine aux acteurs de « cocher les différentes cases » dans les appels à projet ou dans les plans de communication des organisations. Si ces actions ont permis à de nombreuses personnes de vivre des expériences passionnantes, marquantes, peut-être (re)structurantes, elles n’ont pas, en général, duré après l’événement, elles n’ont pas en tout cas permis d’être à la hauteur des problématiques sociales.
  • la capacité à créer durablement les conditions de la synergie entre des acteurs relevant de secteurs différents : l’éducation et notamment la place de l’EPS obligatoire à l’école, la santé avec les plans de développement de l’activité physique, la culture dans le cadre des manifestations artistiques conjointes, l’aménagement du territoire avec la concertation autour des projets urbains liés aux JOP et à leur suite dans le cadre du Grand Paris, Si l’on a constaté que les GESI, notamment au sein des collectivités locales et des associations, pouvaient déclencher de nouvelles transversalités, il convient de les rendre durables et donc de favoriser le dialogue au long cours entre des cultures professionnelles qui portent des représentations et des conceptions du sport différentes et développent des méthodologies d’intervention spécifiques.
  • la capacité à identifier et accompagner les innovations sociales issues du local et donc situées en dehors des critères pré-établis par les dispositifs institutionnels. Cela interroge sur les effets pervers des appels d’offre qui avantagent les organisations structurées, professionnalisées et expérimentées dans le remplissage de dossiers formatés et technocratisés. Cela interroge aussi quand ces appels d’offre privilégient quelquefois, comme pendant l’Euro 2016, des projets décalés, originaux, par nature attractifs, porteurs médiatiquement, stimulants mais qui, d’une certaine manière, dévalorisent les projets devenus (trop) « traditionnels », comme ceux centrés par exemple sur l’initiation sportive. Pour être à la hauteur des enjeux sociaux, on a certainement besoin des deux types de projets même si certains apparaissent médiatiquement et politiquement plus porteurs, plus rentables !

Dans le cadre du questionnement du rôle structurant des politiques publiques, la nécessité de l‘implication citoyenne devient le facteur déterminant. Les JOP 2024 seront une réussite sociale s’ils permettent à chacun, dans son quartier, son établissement scolaire, son entreprise, son association, etc. de s’impliquer à sa mesure et de développer des projets tournés vers « le bien commun », vers autrui : solidarité avec les SDF, avec les migrants ; éducation à la citoyenneté, à la santé ; recherche des mixités genrées, sociales ou intergénérationnelles ; protection de l’environnement ; etc. le réservoir thématique est infini tant les défis sociétaux sont nombreux et urgents.

Les citoyens doivent s’en emparer, vont s’en emparer pour peu que les politiques publiques ouvrent la voie en invitant, en créant les conditions (notamment mais pas seulement financières) de l’implication de chacun·e·s. Mais pour cela, la question sportive, dans sa globalité, dans sa diversité, doit devenir une « vraie » priorité et non une priorité reposant sur un consensus mou qui fait du sport, au nom de ses « bienfaits » et de ses « valeurs » un objet apolitique, en dehors des débats ? Il s’agit bien de densifier et de solidifier durablement les financements accordés à la question sportive, en amont mais aussi durablement après les JOP. Si, au nom d’une orthodoxie économique (critiquée mais validée par une majorité d’électeurs à chaque scrutin) qui privilégie, quels qu’en soient les effets dévastateurs, la réduction des « dépenses » publiques, cette montée en puissance durable n’était pas possible, les JOP de 2024 ne seront qu’une belle parenthèse (on peut penser qu’ils seront bien organisés compte tenu de l’effet d’expérience accumulée par la France) réservée à certains mais finalement sans lendemains qui chantent !

Le développement des pratiques sportives et en premier lieu de l’EPS à l’école, la mise en œuvre de politiques éducatives, de politiques de prévention dans le domaine du sport-santé, la valorisation de la culture sportive nécessitent des investissements importants, à la hauteur des enjeux sociaux. Cela ne pourra pas se faire à moyens constants ou avec quelques compléments, dont on ne saura jamais s’ils n’ont pas été prélevés sur les politiques sportives habituelles ou sur d’autre secteurs des politiques publiques. Quelle serait la rentabilité sociale des GESI si les financements nécessaires étaient prélevés de manière insidieuse sur les politiques d’éducation, de santé, de logement ou de culture ? D’autant qu’il convient d’envisager un « retour de bâton » toujours possible après 2024, (le sport aura été « favorisé » pendant plusieurs années). Développer des politiques ambitieuses, à la hauteur des enjeux, ne pourra se faire durablement (avant, pendant et après les JOP) que si le postulat de la réduction des « dépenses » publiques est vraiment questionné par les citoyens, par les « habitants-électeurs-contribuables ».

Quatre ans avant les JOP Paris 2024, alors que se conçoit une Olympiade Culturelle censée faire monter en puissance dans les quatre ans qui viennent l’implication des sportifs et des habitants ainsi que les enjeux culturels de cette « rencontre entre les peuples du monde », il est encore temps de concevoir, financer et mettre en œuvre des politiques ambitieuses pour que l’héritage matériel et immatériel annoncé ne se réduise pas à la construction d’une piscine et de quelques équipements sportifs olympiques (quid du rattrapage des équipements sportifs pour l’EPS et le savoir nager dans toutes les écoles de France ?), à un programme culturel supplémentaire à destination des touristes et des couches sociales favorisées de la capitale parisienne de part et d’autre du périphérique, à de beaux moments d’émotion partagée… nécessairement suivis d’un retour difficile à la réalité !

*Dominique Charrier : maître de conférences, habilité à diriger des recherches à l’université de Paris-Sud.

*Jean Jourdan : ancien enseignant et chercheur associé à l’université de Paris-Sud.

Références :

Andreff W. (1991), Les effets d’entraînement des Jeux Olympiques sur les industries de sport d’hiver en Rhône-Alpes, Rapport du Programme pluriannuel en sciences humaines. Les effets d’entraînement des Jeux Olympiques d’Albertville (15).

Barget E et Gouguet, JJ. (2010), Événements sportifs : impacts économique et social, De Boeck.

Charrier D et Jourdan J. (coord.). (2019). L’impact social des grands événements sportifs internationaux : processus, effets et enjeux. L’exemple de l’Euro 2016. Editions de Bionnay.

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