Regard de Bernard Thibault sur la préparation et les enjeux autour des JOP

Entretien avec Bernard Thibault, représentant des syndicats au COJO et à la SOLIDEO. L’ancien responsable de la CGT apporte son regard sur l’accueil des JOP en France. Si la charte sociale est une démarche innovante affichant des ambitions pour les droits sociaux, l’implication citoyenne est nécessaire pour peser face aux appétits marchands et construire des Jeux qui profitent à tous.

Quelle spécificité et quel regard porte un ancien responsable de la CGT sur cet événement sportif international ? Quelle spécificité trouvez-vous dans l’accueil de ces JOP en France ?

Bernard Thibault : Le rendez-vous des jeux olympique est d’abord le plus grand rassemblement sportif mondial avec une multitude de discipline, d’athlètes venant de tous les continents et de passionnés qui viennent assister aux compétions dans un esprit bon enfant. Au-delà de la compétition, c’est un moment d’échange et de découverte des cultures. Nous en avons besoin dans une période où l’on cultive çà et là la peur, voire la haine de l’autre au motif de sa couleur de peau ou de sa religion. Les JO permettent d’afficher son drapeau national sans pour autant le brandir en opposition à ceux des autres. La compétition y est pacifique et respectueuse des identités de chacun.

Les conditions dans lesquelles s’organisent les JO, le choix des villes, les contraintes financières supportées par les populations et la marchandisation de ce grand rassemblement ont pu par contre, à juste titre, soulever bien des critiques. C’est une des raisons qui a conduit le mouvement syndical à s’investir très tôt pour mettre ses conditions dans l’organisation de JO en France.

En tant que membres du COJO et de la SOLIDEO au titre de représentant des syndicats, trouvez-vous votre place pour défendre la charte sociale signée par les organisations syndicales françaises ?

Bernard Thibault : Dès la phase de candidature de Paris pour organiser les JO en 2024, les syndicats français et le mouvement sportif ont élaboré une charte sociale marquant une ambition inégalée jusqu’à présent dans l’histoire des jeux. La France est réputée pour être une des références dans le domaine des droits sociaux il était impensable de ne pas en être le reflet à la différence d’autres pays organisateurs ignorant les conditions faites aux dizaines de millier de travailleurs et de bénévoles mobilisés pour les JO. C’est aussi pour incarner cette ambition qu’un siège dans les conseils qui organisent les jeux a été réservé à un représentant des syndicats. Croyez-moi je n’y suis pas pour faire de la figuration. Un comité de la charte se réuni régulièrement pour suivre la mise en œuvre des engagements. C’est sur son mandat que j’interviens très régulièrement. Aucun pays jusqu’à présent n’avait intégrer à un tel niveau l’opinion des syndicats dans la préparation des JO.

Au-delà de la charte sociale, quels sont selon-vous les points de vigilance concernant les divers chantiers et contraintes d'organisation des JOP ?

Bernard Thibault : Les 16 engagements contenus dans la charte sociale qui concernent autant l’emploi, la formation, le droit du travail… sont nos priorités. Parallèlement, il y a à l’évidence des considérations plus larges liées au budget annoncé comme raisonnable au départ. L’objectif de faire des jeux populaire, accessibles au plus grand nombre et un moment de fête nationale. C’est aussi une opportunité pour développer les pratiques sportives chez les jeunes et chez les travailleurs et donc porter des revendications en la matière qui vont à contre-courant des politiques publiques actuelles.

Pour aller plus loin, le CIO a placé le concept "d'héritage" au cœur des candidatures depuis le fiasco d’Athènes en 2004. Selon vous, à quelles conditions les JOP peuvent-être un levier de transformation sociale ?

Bernard Thibault : Face aux difficultés sans cesse plus grande à trouver des villes candidate à l’organisation des jeux compte tenu des mauvaises expériences passées, le CIO prend conscience que les Jeux ne doivent pas se résumer à un show mondial sans que les populations impliquées y est un intérêt de plus long terme. Des équipements sportifs recyclables pour la population, des bâtiments transformables par exemple en logements, des opportunités d’emploi pour la population locale et de formation professionnelle utiles pour l’avenir. Participer au développement et à l’équipement dans les villes recevant les compétitions. Ce sont là des axes sur lesquels travaille le comité d’organisation avec les élus locaux et dont le département de la Seine-Saint-Denis devrait bénéficier en premier lieu. Comme sur bien des sujets ce qu’on appelle « l’héritage » c’est-à-dire ce qui restera de positif après les jeux nécessite la mobilisation de tous dès maintenant. Aussi les populations, les travailleurs doivent être impliqués dans les choix qui les concernent au premier chef par des concertations réelles et sincères permettant d’en faire « des jeux pour tous ».

Au regard de la crise sociale que traverse le pays, pensez-vous que la France sera capable de défendre un modèle solidaire face aux sirènes du spectacle et de l'individualisme ?

Bernard Thibault : Il ne faut pas se voiler la face comme d’autres grands événements sportifs internationaux les JO sont appréhendés par de grands groupes d’abord comme une opportunité de faire des affaires et d’en tirer profit. Une partie du challenge consiste donc à investir le terrain pour ne pas laisser détourner l’esprit olympique de sa vocation première : une rencontre fraternelle ou la compétition entre nation et athlètes doit servir la paix et le développement du sport pour tous.

Si je prends l’exemple des jeux paralympiques qui se dérouleront en septembre 2024, ils doivent nous aider à porter avec plus de force la cause des handicapés dans la société et agir contre les discriminations dont celle qui les frappe très souvent pour accéder à l’emploi ou y exercer des responsabilités professionnelles.

L’engagement syndical est ainsi fait qu’il permet de ne pas subir les événements mais de les anticiper pour, autant que possible, participer à forger la société que nous voulons plutôt que subir celle qu’on voudrait nous imposer.

 

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