Une autre façon de faire de la politique en Inde?


C'est un pays presque aussi peuplé que la Chine;  en nombre d'habitants il la dépassera bientôt.  C'est aussi une mosaïque d'ethnies, de langues et de pratiques religieuses.

On dit que c'est "la plus grande démocratie du monde", pourtant la vie est loin d'y être facile pour la plus grande partie de ses habitants.   De très grandes disparités existent encore : aucune comparaison possible entre le sort des communautés dalits (intouchables),  celui des meilleurs informaticiens actuels de leur Silicon Valley, à Bangalore, les très riches propriétaires ou les paysans vivant de plus en plus mal sur des terres appauvries.

La population "ordinaire" est nombreuse et majoritairement jeune, elle accepte de plus en plus difficilement la domination d'une élite peu soucieuse des conditions de vie du petit peuple.

Des élections législatives se profilent pour le printemps prochain.   Un nouveau parti pourrait créer la surprise en apportant des idées neuves, il se nomme L'HOMME ORDINAIRE.   Il sera interessant de suivre son évolution.


INDE"L'homme ordinaire", le petit parti qui monte, qui monte

L'Aam Aadmi Party (AAP), petite formation issue de la société civile, vient de faire une percée spectaculaire lors des élections régionales de Delhi. La journaliste Sagarika Ghose expliquait il y a six mois les raisons du futur succès de l'AAP.

Victorieux, des membres du parti Aam Aadmi agitent des balais, symbole de leur désir de faire le ménage dans la politique. New Delhi, le 8 décembre 2013. - AFP / Sajjad HussainVictorieux, des membres du parti Aam Aadmi agitent des balais, symbole de leur désir de faire le ménage dans la politique. New Delhi, le 8 décembre 2013. - AFP / Sajjad Hussain

Pour l'instant, l'Aam Aadmi Party ["Parti de l'homme ordinaire"] passe pour un parti urbain d'extrême gauche, anarchiste et agressif. Des excités qui organisent des sit-in devant les luxueuses résidences officielles des dirigeants dans la capitale ou qui déchirent en public leurs factures d'électricité ou qui se lancent dans des diatribes agressives et hostiles aux entreprises et à la croissance qui font si peur à la classe moyenne.

Mais qu'il s'agisse de s'insurger contre la hausse faramineuse des prix de l'électricité, prendre fait et cause pour un enfant victime de viol dans l'est de Delhi, soutenir des représentants des minorités religieuses et mettre en scène des manifestations contre la culture élitiste des nantis de Delhi, l'AAP œuvre au quotidien aux côtés des gens ordinaires, ce que la classe politique dominante ne fait plus depuis longtemps.

Si l'AAP persiste à épouser énergiquement la cause du peuple au quotidien, comme c'est le cas actuellement, le parti pourrait bien atteindre la stature d'un parti régional de Delhi [ou il s'est imposé à la deuxième place lors des élections régionales du 4 décembre].

Désenchantement à l'égard de la classe politique

Une citoyenneté éclairée est en train de gagner du terrain en Inde et le désenchantement grandissant à l'égard de la classe politique dominante, soupçonnée de participer à l'immobilisme du Parlement ou d'abuser de ses prérogatives, n'a jamais été aussi grand. Dans les grandes villes, des citoyens ayant à cœur l'intérêt général se mobilisent pour de grandes causes allant de la gouvernance urbaine à la pollution sonore.

Les principaux partis, dominés par des grands propriétaires, des magnats des spiritueux et des clans dynastiques, sont verrouillés et inaccessibles à ceux qui aimeraient s'investir dans la vie politique du pays. Le Parti du Congrès [au pouvoir depuis 2004] reste garrotté par le principe dynastique. Quant au Parti du peuple indien [BJP, formation d’extrême droite hindoue, principale formation de l’opposition], ses partis régionaux sont majoritairement dominés par des grandes familles et leurs coteries.

Selon l'auteur Patrick French, si la tendance au renouvellement héréditaire des députés se poursuit, dans les dix prochaines années la majorité de la Lok Sabha ["Assemblée du peuple", Chambre basse] sera composée des mêmes familles et la Lok Sabha devra alors être rebaptisée Vansh Sabha ["Assemblée des descendants"].

Une classe de privilégiés


Et le rôle d'un parti comme l'AAP est justement de rappeler à la classe politique ce que doit être la politique : faire de la politique est un sacerdoce quotidien où l'on ne compte pas ses heures, la classe politique doit être composée d'individus libres constamment en contact avec leurs électeurs, qui ne rechignent pas à faire œuvre de pédagogie, grâce à une utilisation constructive des réseaux sociaux et qui s'attaquent à des sujets concernant la vie quotidienne de chacun.

Les accusations de corruption du neveu de Pawan Kumar Bansal, qui aurait payé 9 millions de roupies (107 000 euros) pour rester à son poste au Conseil d'administration des chemins de fer, sont un exemple parmi tant d'autres du dévoiement de cette classe politique devenue une caste de privilégiés – avec leurs jets privés prêts à les exfiltrer au moindre problème, leurs convois de sécurité et leurs palais qui les maintiennent dans ce monde enivrant du pouvoir et de l'argent. Ajoutez à cela les effets délétères de la gérontocratie, puisque les dirigeants de parti ont plus de 60 ans dans un pays où 66 % de la population a moins de 35 ans. Arvind Kejriwal n'a que 44 ans. 

Le bouffon insolent

L'AAP joue le rôle du bouffon insolent dans cette cour incestueuse. C'est un parti qui aspire à être tout ce que l'homme politique de base n'est pas. Les membres de l'AAP sont l'antithèse de l'homme politique, ils déclarent ouvertement qu'ils refusent de vivre dans des enclaves fortifiées et de bénéficier de véhicules officiels luxueux. La forte personnalité de Kejriwal est sans doute trop subversive pour plaire aux classes moyennes et de nombreuses personnes ont le sentiment que la stratégie de l'AAP est trop radicale. Par ailleurs, aussi important que soit le désenchantement à l'égard du Parti du Congrès et du BPJ, personne ne peut dire que l'AAP sera à même de proposer une politique alternative crédible.

Pour autant, l'Aam Aadmi Party et Arvind Kejriwal rappellent à la réalité l'ensemble de la classe politique dominante. La raison ? L'AAP appelle à faire de la politique autrement et défend l'idée d'une démocratie participative motivée par l'intérêt général. Avez-vous déjà vu un homme politique publier la liste de ses donateurs sur le site de son parti ou oser dénoncer ouvertement la mentalité élitiste de la classe politique ? C'est peut-être symbolique, mais cette symbolique parle directement à l'homme de la rue. 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.