Égypte : stratégies des mouvements politiques

Les tactiques utilisées par les différents mouvements politiques de l'Égypte

Ce qui doit être clair – comme je l'ai souligné dans plusieurs de mes articles précédents – est que le système politique de l'Égypte se compose de trois forces principales. La première d'entre elles est le mouvement islamiste du pays, constitué principalement des Frères musulmans, tandis que la seconde sont ces forces qui cherchent à faire revivre le « vieil » État hégémonique de l'Égypte, avec l'armée, la police, la bureaucratie et les forces de sécurité à sa base. Enfin, le troisième groupe est composé du mouvement pour la démocratie dans le pays, qui vise à construire un État moderne et civil fondé sur les principes de la révolution et administré par les partis politiques qui sont nés du ventre de la révolution.

Ces mouvements sont tous conscients du genre de pays qu'ils aimeraient créer, le premier cherchant à établir un État islamiste répressif, à l'instar de beaucoup d'autres États déjà observés dans la région. Le deuxième groupe cherche à faire revivre le régime hégémonique pré-révolutionnaire de l'Égypte, que certains ont préféré appeler un État « nationaliste » ou « patriotique ». Les Égyptiens ne sont que trop familiers avec cette dernière forme de gouvernement, après y avoir été exposés sous les régimes de Nasser, Sadate et Moubarak. Le troisième groupe, d'autre part, aspire à construire un État démocratique, une chose dont aucun pays dans la région, sans parler de l'Égypte, n'a vraiment connue, sauf brièvement et sous une forme approximative durant la période entre 1919 et 1952.

Cependant, comme la plupart le savent, cette ère de la démocratie a été accompagnée par une occupation étrangère et une série d'élections truquées qui permirent seulement au parti Al-Wafd de gouverner le pays pendant 7 années intermittentes, en dépit de leur popularité parmi les masses égyptiennes. Malgré cela, nous estimons que les réalisations accomplies au cours de cette période peuvent servir de modèle, celui que nous pouvons mettre à profit pour établir un nouvel État démocratique inspiré par les expériences de cette période, avec toutes ses réussites et ses échecs.

Il est nécessaire de préciser qu'il existe un certain chevauchement entre ces trois groupes en raison de divers facteurs politiques. Par exemple, les partisans de la démocratie en Égypte aspirent aussi à la création d'un État hégémonique fort, avec les Islamistes du pays, qui sont également disposés à permettre un peu de démocratie à être pratiquée.

La question devient alors : quelles sont les tactiques qui seront utilisées par chacune de ces forces afin d'atteindre leurs objectifs ? En d'autres termes : quelle est la stratégie de chaque groupe pour prendre le pouvoir et mettre en œuvre son modèle pour l'État? En ce qui concerne les groupes radicaux et révolutionnaires, ils sont plus susceptibles que les autres à choisir la confrontation – même si elle n'est pas légale – afin de poursuivre leurs objectifs. Ceci est le cas pour les groupes en Égypte, ainsi que dans le monde entier. Les mouvements réformistes, en revanche, préfèrent le plus souvent adopter des méthodes modérées qui cherchent à évoluer dans le système afin d'atteindre leurs objectifs.

Nous ne pouvons pas nier que les Frères musulmans ont réussi à obtenir le pouvoir, même si cela ne signifie pas qu'ils ont réussi à accomplir tous leurs objectifs ; de fait, il existe encore de nombreux obstacles sur le chemin de la création d'un État religieux. Les tactiques qu'ils ont adoptées dans la poursuite de cet objectif peuvent et ont été étiquetées par certains comme le « Ikhwanisation » (le fait que l'essence de l'État s'identifie au Frères musulmans) de l'État, ce qui est accompli par l'élimination systématique du plus grand nombre possible des partisans de la démocratie et des éléments de l'Égypte de l'ancien régime au sein de la bureaucratie et des institutions étatiques, en plus de l'adoption de lois qui permettent au pays d'être enveloppé d'une marque de plus en plus religieuse.



Les Frères musulmans ne cherchent pas à embrasser l'ensemble des divers mouvements politiques de l'Égypte, ou à conclure des alliances à long terme avec eux, mais plutôt de les éliminer systématiquement ou de les utiliser comme tremplins temporaires en vertu d'autres objectifs à court terme. Ce que les Frères musulmans cherchent à faire en réalité est d'imposer un nouvel État répressif, dans lequel le pouvoir est concentré entre les mains d'une petite élite qui exerce son autorité en se basant sur des revendications religieuses.

Ceux et celles qui cherchent à faire revivre le vieux régime pré-révolutionnaire de l'Égypte, que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, ne disposent pas de nouvelles tactiques à leur disposition pour prendre le pouvoir autres que celles utilisées avant la révolution, avec certains individus divisés sur l'opportunité de s'inspirer de l'ère Nasser, Sadate ou Moubarak. Peu importe les détails, nous pouvons dire avec certitude que ce groupe continue à tirer sa motivation et son soutien de la structure du pouvoir ancien du pays, principalement celui de l'armée, qu'ils espèrent voir intervenir dans les affaires du pays et une fois de plus lancer un coup d'État. Cependant, comment obtenir de l'armée qu'elle assume les rênes du gouvernement une fois de plus? 

Certains cherchent à utiliser des agents individuels, tandis que d'autres tenteront d'alimenter l'intensité des protestations et des affrontements de rue en Égypte comme un prétexte pour une intervention militaire. Ils considèrent que la mobilisation de centaines de milliers de personnes à travers l'Égypte n'est pas une explosion de ferveur révolutionnaire, mais plutôt un geste calculé qui peut être orchestré et arrêté avec le financement subséquent de l'administration compétente en ce domaine. 

Cela étant dit, tout manquement à rallumer une telle « révolution » (ou plus exactement, la contre-révolution), qui pourrait servir de prétexte à une intervention militaire, ne sera pas considéré par ce groupe comme le résultat de la révolution elle-même qui aurait perdu de son élan, mais plutôt comme une erreur logistique commise de la part des responsables de l'orchestration de cette mobilisation. Une telle réalité va diriger ce groupe à chercher plus d'argent et les ressources de son réseau de riches donateurs et sympathisants, ou de changer la direction des responsables de la mobilisation des masses. Pour ce groupe, le renversement des Frères musulmans et le renouveau du vieil État « hégémonique » dépend entièrement de l'armée et du pouvoir de l'argent pour influencer la politique.

Mais qu'en est-il du mouvement pour la démocratie en Égypte? Quelle est sa stratégie pour renverser les Frères musulmans? Personnellement, je considère le mouvement comme coincé entre deux tactiques spécifiques qui ne se contredisent pas nécessairement l'une avec l'autre. Tout d'abord, continuer à descendre dans la rue et protester en grand nombre, jusqu'à ce que nous réussissions à renverser les Frères musulmans et établir un nouveau régime. En bref, une répétition du 25 Janvier 2011. 

La deuxième tactique consiste à tenter de renverser les Frères musulmans en utilisant des moyens démocratiques, en utilisant la boîte à scrutin dans l'ensemble des élections parlementaires, locales et syndicales du pays. Le coup final serait donné en défiant les Frères musulmans pour la nomination des postes dans diverses administrations du pays et des institutions de l'État, tout en manifestant pacifiquement contre les politiques répressives de l'organisation.

La première tactique considérait le déclenchement d'une révolution comme une réaction involontaire à l'état dans lequel se trouvait le gouvernement de l'Égypte et aux événements politiques d'alors. Pr conséquent, toute défaillance d'une telle révolution à se matérialiser sera attribuée aux militants du pays et aux défenseurs de la démocratie, par opposition à la réticence des masses de se rassembler et de se mobiliser. La deuxième tactique, d'autre part, voit tous les jours la lutte politique non comme un obstacle à l'apparition d'une deuxième révolution, mais plutôt comme ce qui aidera à son lancement.

Farid Zahran

Daily News Egypt

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