Rabâa Abdelkéfi : "Modernistes et démocrates, que sommes-nous devenus?"

Voilà plus de trois ans que l'on ne cesse de parler du double visage de la Tunisie.

Voilà plus de trois ans que l'on ne cesse de parler du double visage de la Tunisie. On oppose les modernistes aux conservateurs, les islamistes aux démocrates, les nationalistes-patriotes aux internationalistes-islamistes en omettant d'apporter les nuances qui rendent cette catégorisation peu rigoureuse et même erronée. À la question : « Qui sont les modernistes ? », on vous répondra sans hésitation : « Ceux qui défendent le mode de vie tunisien ». Formulation apparemment vide de sens et sans équivoque pourtant, le qualificatif sous-entendu étant de toute évidence : coutumier, habituel. L'omission est astucieuse : elle dissimule la contradiction, la modernité s'opposant, par définition, au passé, le rationalisant et visant à modifier les règles du jeu de la vie sociale.

Le projet traditionaliste des modernistes
Pour les modernistes, démocrates et nationalistes-patriotes, la société nouvelle née de la révolution devra puiser ses sources et ses ressources dans la bonne vieille tradition tunisienne qui, alliant le rigorisme malékite au tempérament méditerranéen des Tunisiens et au pluralisme culturel, réalise une synthèse entre la tradition et la modernité.

Cette image d'Épinal qui développe l'idée que la Tunisie est une terre d'accueil bénie, protégée par ses saints, mais aussi par son histoire, et habitée par un peuple bon enfant, relève de la légende. En effet, loin d'accepter leur histoire, les Tunisiens en falsifient le cours, en retiennent certains épisodes, en rejettent d'autres et tentent de consolider ainsi un sentiment d'appartenance à une entité arabe et musulmane sunnite bien définie.

Conservatrice et intolérante ? Oui, la Tunisie l'est et l'a toujours été. Si le caractère des pratiques religieuses est aujourd’hui ostentatoire, si on affiche ouvertement son mépris à l'égard des femmes non voilées dans les quartiers populaires et si le rejet systématique de toute différence et la crainte d'être considéré comme mécréant sont autant de signes qui révèlent le traditionalisme de la société tunisienne actuelle, bien de signes témoignent que le pays n'est jamais entré réellement dans la modernité.

En effet, inexprimé, malgré quelques résistances, sous le régime autoritaire de Bourguiba, pris en charge par l'État lui-même sous le régime de Ben Ali (retour de la ro'ya, par exemple), le repli identitaire qui caractérisait notre société éclate au grand jour aujourd'hui. Il prend un caractère prosélyte, use de la violence et terrorise les citoyens pour imposer un modèle de société venu d'autres contrées, appelés pays frères.

Les modernistes face au Mouvement Ennahdha
En opposant aux islamistes, jihadistes et Nahdhaouis le modèle tunisien, les modernistes, démocrates et nationalistes-patriotes réduisent d'autant plus leurs chances de succès aux prochaines élections que les Nahdhaouis leur ont confisqué tant leur programme, en prônant leur attachement à la démocratie, à la Constitution du 26 janvier 2014 et à tradition zitounienne, que leur ennemi, en feignant de s'attaquer au terrorisme.

Confronter deux modes de pensée à peu près similaires est peu productif car il ne crée pas de débat politique. Si l'appel lancé par Béji Caïd Essebsi pour la constitution d'un regroupement des modernistes en mesure de contrecarrer l'islamisation de la société par Ennahdha avait apporté un nouveau souffle à la vie politique tunisienne, l'appropriation par le Mouvement Ennahdha de ce même projet a porté un coup de grâce à l'élan des modernistes. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s’étonner des alliances « contre nature » qui se font. Que des démocrates fassent alliance avec Ennahdha, pourquoi s'en offusquer ? Qu'ont-ils à proposer qu'Ennahdha n'offre aussi ?

On reproche aux partis politiques la course vers le pouvoir. Un tel reproche n'a pas sa raison d'être. Le pouvoir n'est-il pas le mobile et la finalité de toute action politique ? Sinon comment concevoir la mise en œuvre d’un programme économique ou social ?

Le discours moderniste attendu
Ce que l'on attendait des partis démocratiques et modernistes, c'est qu’ils trouvent le discours juste, mobilisateur, capable de nous laisser croire que nous sommes en mesure de rester fidèles à nous-mêmes, mais en créant du nouveau et non pas en restaurant des ruines et en rétablissant des acquis ou des institutions mortes et enterrées, telle que la Zitouna, par exemple, université dont n'a voulu ni le réformisme de Bourguiba, ni l'opportunisme de Ben Ali, ni le radicalisme des islamistes.

La laïcité, qui devrait être le fondement de tout discours dit moderniste, nous fait peur, parce que les partis islamistes ont réussi à lui donner un sens nouveau qui arrangeait leur programme de diabolisation des partis modernistes. Au lieu de travailler à lui redonner son sens et ses vertus, nous avons adopté le langage des islamistes en adoptant un discours identitaire.

L'expérience aurait dû nous montrer que nous ne devons pas entrer dans le jeu de ce parti. Il est fort, il pourra gagner parce que, tel un ogre, il se nourrit de tout ce qu'on lui offre. Il prônerait la laïcité et saurait la faire accepter si ses intérêts l'imposaient.

Aujourd'hui, nous sommes face à un ennemi commun : le terrorisme, machine infernale dont le Mouvement Ennahdha et ses acolytes ont fait le lit, qu'ils ont alimenté, soutenu et, pire encore, banalisé et qu'ils continuent à soutenir tout en feignant d'en être les victimes.

La Tunisie fête le ramadhan. Dans les rues de Tunis, après la rupture du jeûne, la musique résonne dans les rues. Les cafés, qui s’étendent sur presque tous les trottoirs de la ville, ne désemplissent pas. Des enfants courent, hurlent, jouent au ballon. Des pétards retentissent mais on ne les craint pas. Ce n'est qu'un jeu d'enfant !

Mais, à quelques centaines de kilomètres, à Jendouba, au Kef, des mines explosent et des soldats, à peine sortis de l'adolescence, meurent dans l'indifférence générale. On les appelle des martyrs, on les enterre aussi vite que possible. Sur les réseaux sociaux, les internautes de bonne volonté, notent « Allah Yarhamhom » dans leurs statuts. Les blessés, eux, on les oublie.

Le terrorisme frappe, il frappe fort. Il frappe les jeunes, les institutions, l'État pour renforcer le parti d'Ennahdha qui tue d'une main et panse les blessures de l'autre.

Et nous ?

Silence.

À défaut d’un discours neuf, sincère et cohérent, conforme à nos principes et à nos convictions - un discours laïque, j'entends - nous ne pouvons vaincre que par la force du nombre. C'est notre seule alternative. Notre unique bouée de sauvetage est notre union.

 

Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi est écrivaine et chercheuse en lettres et civilisation françaises.

Article paru le samedi 5 juillet 2014 dans l'hebdomadaire tunisien Attariq Aljdid.

Zone Bleue : Elections tunisiennes © Wassim Ghozlani Zone Bleue : Elections tunisiennes © Wassim Ghozlani

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