Taez, foyer de la révolte yéménite

Il y a quelques semaines encore, de Taez, il n'y avait rien à dire. La région était réputée calme, et l'attention de tous les observateurs se focalisait sur la rébellion des tribus chi'ites au Nord, sur les velléités séparatistes du Sud anciennement socialiste, ou encore sur les frappes terroristes menées par Al-Qaïda.

la révolution à Taez Entre le raffinement citadin d'Aden, ancienne colonie britannique, et la dignité farouche des tribus en armes, le divorce semblait inévitable. L'État yéménite semblait voué à une explosion certaine, coupable d'être à la fois trop et pas assez sécularisé. Taez est par excellence une ville tribale et moderniste mais, dans ce clair-obscur, Taez restait dans l'ombre.

Or depuis quelques jours les partisans du Président Saleh font face à ce qu'ils appellent, avec condescendance, la « Révolte des Barâghila ». Ce surnom est réservé aux tribus de la région de Taez, dont la noblesse est considérée inférieure à celles des Hauts Plateaux. De fait, les gens de Taez sont sociologiquement majoritaires parmi la population étudiante de la capitale, comme sur le campus de l'université de Sanaa où se focalise la contestation. Mais aujourd'hui sur la Place du Changement, lors de la grande prière du vendredi, l'imam Abdallah Sa'tar (originaire des Hauts Plateaux) a mis en garde les autorités contre la tentation « d'utiliser la mentalité régionaliste pour diviser les rangs du peuple ». Il a déclaré au cours de son prêche : « Les "Barâghila" sont les meneurs de la Révolution, de la Pensée et du Changement ».

Car plus au sud, dans la ville de Taez proprement dite, l'embrasement est déjà très avancé. Depuis deux semaines les manifestants occupent nuit et jour l'avenue d'al-Huraysh, renommée pour l'occasion Place de la Liberté. Vendredi dernier, une grenade était lancée au milieu de la foule par un partisan du Président Saleh, depuis le volant de son riche véhicule tout-terrain, faisant un mort et une vingtaine de blessés. Depuis ce drame, des milliers de personnes supplémentaires ont afflué pour soutenir le mouvement, décidées à obtenir la chute du régime. Dès le 20 février dernier, 150 policiers avaient rejoint les manifestants. De toutes les villes yéménites, les événements survenus à Taez se rapprochent le plus du modèle égyptien. Aussi le correspondant d'al-Jazeera s'interrogeait-il déjà dimanche dernier : « Taez sera-t-elle le leader du changement au Yémen? ».

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Ces derniers jours, le Président a tenté de réunir autour de lui les principaux chefs tribaux pour mâter la rébellion, et lancer une nouvelle razzia sur Taez. Mais y parviendra-t-il?* Cette stratégie a été celle du régime depuis ses débuts, et elle serait jusqu'à aujourd'hui la clé de sa stabilité selon les analystes de science politique. Au cours des années 1970, les Taezzis ont été systématiquement évincés de l'armée républicaine, au profit de régions tribales plus reculées et moins influencées par la révolution nasserienne de 1962. Tout au long du XXe siècle, les campagnes de Taez avaient été le principal réservoir de main-d'œuvre du port d'Aden. La ville de Taez avait été la dernière capitale des imams, de 1948 à 1962. Mais une fois fondée la nouvelle république, dont il fallait assurer la stabilité, Taez était trop sensible aux idéologies progressistes du Sud Yémen. Jusqu'aux années 1990, l'État s'est donc développé selon une formule qui opposait implicitement tribalisme et modernité : les armes aux tribus des Hauts Plateaux, et le reste des activités économiques à des tribus inférieures, transformées en populations « clientes ». Aujourd'hui les Taezzis sont omniprésents dans l'économie, dans le système éducatif, à l'université et dans toute la fonction publique. À tous les niveaux, ils sont les « petites mains » de la modernité au Yémen, ceux qui savent conjuguer habilement les logiques institutionnelles de l'État au contact d'une société tribale. Autrement dit, à la différence des autres régions du Yémen, Taez n'est pas dupe de cette formule politique.

Le clin d'œil de Bouazizi

Le soulèvement soudain de Taez nous invite à réfléchir à la nouveauté de cette vague de révolutions arabes. En quoi consiste exactement ce signal qui se propage, via la télévision satellitaire, dans toutes les rues arabes? La question exige peut-être de reconsidérer le geste déclencheur de Mohammed Bouazizi, son suicide par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, qui déclencha l'insurrection tunisienne. On a peu souligné la dimension tribale de l'événement, qui semble pourtant déterminante. Le soir du drame, quand la seule famille de Bouazizi se rend au siège du gouverneur pour protester, c'est déjà une manifestation forte de cinquante personnes. Les jours suivants, la protestation sera progressivement rejointe par la branche locale de l'Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), mais la mobilisation du clan Bouazizi a joué un rôle crucial dans l'embrasement. Cette dimension tribale est patente dans ces paroles des proches de Mohammed : « Ce n'était pas la première fois qu'on saisissait sa marchandise, mais se faire gifler par une femme [agent de police], en pleine rue, ça l'a brûlé à l'intérieur. Chez nous, les Hamama [sa tribu], ce n'est pas acceptable.» Sur le moment, rares ont été les voix à simplement mentionner cette dimension tribale : il fallait que Bouazizi soit une pure victime « économique et sociale ». Dans ce contexte, son appartenance tribale apparaissait comme une note discordante, et il fallait au contraire en faire un « jeune diplômé » (Mohammed avait en fait arrêté ses études juste avant le bac). Pour autant, ce phénomène d'autocensure et d'euphémisation spontanée fut peut-être d'autant plus relayé qu'il était transparent : il est peu probable que cette dimension tribale soit passée inaperçue du public arabe. Aussi, si la révolte a investi si joyeusement le lexique des revendications économiques et sociales, c'est que l'essentiel se lisait entre les lignes : même la tribu avait soudain droit de révolte dans le langage dominant. En lui-même, cet événement annonçait l'effondrement des mécanismes d'assignation à l'arriération ou au « terrorisme », clé de voûte de ces dictatures modernistes issues des indépendances, et dont la plupart des Arabes n'ont jamais été dupes. Mais parce qu'on ne révolutionne pas la langue du jour au lendemain, rien ne pouvait mieux l'exprimer que cette tribalité flagrante, et qu'on ne disait pas. C'est en quelque sorte le « clin d'œil » de Bouazizi. Un clin d'œil irrésistible parce qu'il échappe aux catégories de tous les analystes, se propageant par le langage et malgré lui. De Sidi Bouzid à Taez, ce paradoxe est le signal de la révolte.

Vincent Planel est anthropologue. Il prépare à l'Université d'Aix-Marseille un doctorat sur Taez. Il a reçu en 2009 le prix Michel Seurat du CNRS.

 

*[27 février : Après le discours prononcé hier par Hussein al-Ahmar lors d'un rallye à Amran, la désolidarisation avec le régime des confédérations tribales Hashid et Bakil semble acquise. Plus d'information, en anglais, dans ce reportage vidéo d'al-Jazeera.]

*[28 février : slogan des manifestants de Sanaa : "Ya Taez, Ya Taez, tu es un pays qui nous est cher! (antum balad al-'azz)" (vidéo sur Youtube)]

Les informations concernant Sidi Bouzid sont tirées d'un reportage a posteriori sur les événements, « Sidi Bouzid, l'étincelle », publié par Libération le 5 février 2011.

Des photos et des vidéos du mouvement à Taez sont en ligne ici : http://revolutiontaiz.wordpress.com/2011/02/18/4535551/. Ci-dessous, un diaporama plus "touristique".

[Cette réaction à chaud a pris forme par la suite dans un texte académique, disponible ici]

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